2001-2005 | La rénovation

Le 19 novembre 2005, la Salle Garnier restaurée est inaugurée à l'occasion de l'intronisation de S.A.S. le prince Albert II. Au programme de cette soirée exceptionnelle « Le voyage à Reims », opéra écrit en 1825 par Rossini.

Rappel historique

En 1878, Marie Blanc, veuve de François Blanc et principale actionnaire de la Société des Bains de Mer, fait appel à Charles Garnier, alors au faîte de sa gloire, pour agrandir le Casino de Monte-Carlo et construire une salle de concert. Elle exige que les travaux soient réalisés en l'espace de six mois. Charles Garnier et Marie Blanc se connaissent car en 1875, François Blanc avait financé les 4.800.000 francs Or nécessaires pour terminer les travaux de l'Opéra de Paris, dans une France rendue exsangue par la guerre de 1870.
Le 25 janvier 1879, avec 2 mois de retard sur le calendrier et après 8 mois et 16 jours d'un chantier titanesque sur lequel plus de 2000 ouvriers ont travaillé jour et nuit, la salle de concert est inaugurée par Sarah Bernhardt devant un parterre de personnalités.
​Malgré quelques critiques élevées contre une certaine lourdeur décorative qui marquait un style très second Empire, la salle fut considérée comme une grande réussite. Outre le luxe de la décoration, sa parfaite acoustique fit d'emblée la conquête de tous.
La façade principale de la salle Garnier domine la mer. Les trois grandes arcades qui en forment le centre supportent une coupole de cuivre culminant à 35 mètres du sol, soutenue par une charpente d'acier conçue par Gustave Eiffel. Cette façade, de structure assez classique, est décorée de divers éléments sculptés, ornée de mosaïques de Facchina (Venise) et de grilles évoquant des lyres. Elle est surmontée de deux tours latérales, ornées d'un lanternon. L'ensemble s'appuie sur des soubassements en pierre de la Turbie et se prolonge par deux ailes abritant à l'Est la scène, et à l'ouest, l'entrée particulière réservée au Prince Souverain.
La salle s'inscrit dans un carré de 20 mètres sur 20 et sur 25 mètres de haut. Charles Garnier, architecte, Grand Prix de Rome, a collaboré tout au long de sa vie avec les plus grands artistes de son temps, rencontrés pour la plupart lors de son séjour à la villa Médicis. Les artistes qui avaient participé à la construction de l'Opéra de Paris, ont collaboré au projet de Monaco.
Pour la sculpture, Jules Thomas a réalisé les grandes renommées qui ornent les angles de la voûte, Jean Gautherin a traité le cadre de scène surmonté de deux renommés, Félix Chabaud a sculpté les bas reliefs des pilastres (démolis en 1960 et retrouvés en 2005) et les œils-de-bœuf mais aussi, Gustave Doré, Charles-Henri Cordier, Séraphin Denécheau et… Sarah Bernhardt.
Pour la peinture, ce sont les artistes Gustave Boulanger (la musique), Frédéric-Théodore Lix (la Comédie), Georges Clairin (la Danse) et François Feyen-Perrin (le chant) qui ajoutent leur talent.
La salle ne possédait cependant pas toutes les qualités souhaitables pour la mise en scène des spectacles et le confort du public. En 1897, d'importants travaux furent confiés à l'architecte Henri Schmit qui agrandit la scène, modifia la loge Princière et le profil de la salle (plate à l'origine) afin d'améliorer la visibilités des spectateurs. En 1904, la hauteur des cintres fut augmentée et le lustre monumental réduit de deux tiers.
Depuis, les dispositions de la salle sont restées inchangées, excepté dans les années 1960, la malheureuse démolition du portique donnant sur l'Atrium et la mise en place d'appliques au détriment des bas-reliefs de Félix Chabaud.
Seuls des travaux d'entretien, portant sur les peintures et les tapisseries, lui ont permis de conserver ses principales qualités. Les travaux réalisés aujourd'hui ont pour objectif de retrouver le décor d'origine de la salle avec son grand lustre, d'améliorer la sécurité ainsi que le confort et d'offrir un équipement scénique permettant d'accueillir les meilleurs spectacles.

Les travaux

126 ans après sa création, toute une équipes est réunie « sur les traces de Garnier » pour redonner à cette salle, ouverte sur la mer, son rayonnement culturel. L'équipe de Maîtrise d'œuvre est dirigée par M. Alain-Charles Perrot, Architecte en chef des Monuments Historiques, concepteur du projet architectural, associé à M. Rainier Boisson, architecte DPLG, pour l'exécution des travaux. La maîtrise d'ouvrage est assurée par le Département Etudes de la Société des Bains de Mer, dirigé par M. Alain Desmarchelier, assisté du bureau d'études COTEBA Management et du Service des Travaux Publics de la Principauté de Monaco.

Le budget total de l'opération est de 26 400 euros Hors Taxes (travaux et honoraires). Le projet se développe sur une surface de 5 280 m2. La capacité de la salle est de 517 places avec Orchestre ou 569 sans orchestre, plus 66 places réparties dans les 3 loges et les 2 balcons.

Les entreprises ont été choisies pour la qualité de leur savoir-faire à travers toute l'Europe. Au nombre de 46, elles viennent de toute l'Europe (Monaco, France, Italie, Angleterre, Pays Bas). Elles sont, pour certaines, les derniers représentants et fidèles gardiens des métiers d'art : Richelmi, entreprise Le Ny, associée aux ateliers Duplessis (Grand Louvre) pour les ornements et à la société Socra (les quadriges du Grand Palais) pour la patine Verte du Cuivre, entreprise Asselin pour la rénovation des grandes baies et la menuiserie, société AMG Fechoz (machinerie scénique), Ateliers Mériguet-Carrère (peintures, dorures, stucs), Mathieu Lustrerie (le grand lustre), Manufacture Prelle pour les rideaux et lambrequins associés aux établissements Lesage (broderies), Poltrona Frau (sièges), Suono Vivo (conque de concert).

De nombreuses entreprises Monégasques sont également présentes : Sartucci, Les Ateliers du bois, Polymétal, Monaco Miroiterie, le groupement d'entreprises Tubino, Benedetti et Martini, S.E.E., S.M.E., Matemona et Arpège.

D'autres entreprises françaises participent au projet : Baur (Lyon), Comi Service, Dumanois (Lille), Lassarat, SMBR, Azur Scénique, Schindler, LBM Amec-Spie, Atelier Bœuf, Brintons et Taiping.

Le projet

Rénovation de la toiture

Elle a été confiée à l'entreprise Lyonnaise Le Ny, plusieurs fois primée pour ses réalisations sur des monuments historiques.
Après avoir recouvert l'ensemble du dôme par un immense parapluie, réalisé sans aucun point d'appui sur les voûtes par Comi-service, tous les éléments décoratifs ont été démontés pièce par pièce, emballés et expédiés par transports spéciaux pour un véritable tour de France.
Ils ont d'abord été expédiés à Nevers, dans les ateliers Duplessis, ornemaniste spécialisé dans la restauration des ornements de toiture historique (Musée du Louvre etc..), pour être décapés, débosselés, renforcés. Une fois les structures refaites à neuf, elles ont été envoyées à Périgueux dans les ateliers Socra pour être traitées et retrouver la patine verte centenaire du cuivre. Ensuite, retour à Monaco pour être hissés à plus de trente mètres et retrouver leur place d'origine. La couronne, de plus d'une tonne, a été remise en place le 8 octobre 2004.

Reprise structurelle du bâtiment et aménagements en sous-sol

Charles Garnier n'avait eu qu'un mois, lors de la construction, pour le terrassement du rocher et les fondations du bâtiment, aussi avait-il dû suivre les mouvements du terrain, ce qui expliquait une multitude de niveaux et d'escaliers renforçant encore le coté labyrinthique du lieu. D'autre part, les aménagements réalisés au fil des décennies avaient participé largement à cet enchevêtrement chaotique des locaux et des fonctions.
Afin de retrouver des circulations claires et des espaces logiques, il a été décidé de séparer clairement les zones pour les spectacles des zones attribuées aux jeux, de démolir le plancher de la salle et de mettre à plat l'ensemble des sous-sols pour les loges, foyers et autres espaces fonctionnels. Il a fallu également créer dans la roche un volume technique afin de pouvoir insérer toutes les machineries de climatisation et libérer les toitures de ces équipements disgracieux.
C'est ainsi que plus de 3 000 m 3 de roches ont été extraites sans explosifs avec des engins de carrière spécifiques pour ne pas déstabiliser les stucs de la salle. Ensuite, 2 000 m3 de béton,130 tonnes d'acier, 30 reprises délicates en sous œuvre nécessitant plus de 800 mètres linéaires de cloutage dans la roche ont été mis en œuvre par plus de 200 compagnons pour donner des volumes clairs et bien disposés.
Pendant que les scies Kauffman oeuvraient de concert avec les pelleteuses pour excaver la roche, un grand chapiteau avait été suspendu pour protéger les décors en place de la salle historique.

Une fois les travaux de gros œuvre terminés, les équipements techniques sont mis en œuvre au chausse-pied, pour le confort des spectateurs et des acteurs – Climatisation, éclairages, détection incendies et systèmes de sécurité, sonorisation et vidéo aux standards numériques… L'ensemble est traité dans une ambiance neutre et claire associant les matériaux classiques et nobles, et les mobiliers contemporains aux détails d'antan. Des clins d'œil historiques sont inscrits deçà delà pour raccrocher le passé au présent (Entrée des artistes par Charles Garnier, gardes corps en fonte et rosaces en parquet récupérés lors de la démolition des sous-sols). Seule la circulation devant la loge maquillage et le foyer des artistes est d'un rouge profond pour marquer spécifiquement ce lieu.

Aménagement de la scène

Depuis 1903, la machinerie scénique n'avait pas subi de transformation, la structure en bois de plus d'un siècle présentait un risque certain d'incendie pour ce patrimoine historique.
L'ensemble a donc été déposé et quelques pièces conservées en vue du futur musée des arts du spectacle.
La rénovation de la cage de scène, de la fosse d'orchestre et du monte décors ont été confiés à la société AMG-Féchoz qui a déjà réalisé un grand nombre de théâtres de l'Opéra de Paris au Châtelet en passant par l'Odéon et le Grimaldi Forum.
Le cadre d'arrière scène a été agrandi pour permettre des décors avec plus d'effet de perspectives. Les passerelles et le grill ont été complètement repensés par le scénographe –Thierry Guignard- pour plus de confort et de possibilités scéniques. Une partie des porteuses ont été motorisées et informatisées pour obtenir un lieu de spectacle à la pointe des équipements européens. L'ensemble de la protection incendie (rideau de fer, grand secours, détection, exutoires de fumée) a été revue en totalité. Une tour pompier coté jardin a été créée.
La scène plate est en parquet et le profil des gradins de la salle a été recalculé pour que la courbe de vision des spectateurs ne soit pas altérée.

Rénovation de la salle et du grand lustre

La galerie d'accès donnant sur l'atrium a été restaurée en recréant les appliques d'origine dont 2 exemplaires seulement subsistaient. Au sol, la mosaïque ancienne recouverte par une moquette avait subi de profondes dégradations, il a fallu faire intervenir des artistes vénitiens pour la restaurer et compléter les manques avec les six marbres différents découpés à la main de façon irrégulière pour s'harmoniser avec l'existant semi aléatoire. De cette galerie, le public VIP invité pourra rejoindre les loges par l'ascenseur en chêne inscrit dans sa cage de verre au milieu de l'escalier historique reconstitué. Au sol des ascenseurs s'inscrit un tapis tissé main sur un dessin original du bureau d'étude de la SBM.

Dans la salle, une fois le plancher en béton coulé, et l'échafaudage constitué de plus de 80 tonnes d'acier mis en place, une équipe de plus de 20 restaurateurs s'est mise au travail pour dépoussiérer au pinceau et à l'aspirateur un demi siècle de poussière. Les lots de restauration de la salle comprenaient le nettoyage et la réfection de peintures d'art en plafond, la reprise des stucs endommagés, la remise en peinture et des dorures sur les murs. Ces travaux ont été confiés à l'entreprise Meriguet Carrère de Paris spécialisée dans la restauration de monuments historiques.
Après avoir stabilisé les fonds qui s'étaient détériorés avec le temps et les intempéries, il a fallu faire des recherches historiques en décapant soigneusement au scalpel une trame verticale de 2 mètres de large par 10 de haut afin de retrouver les couleurs d'origine définies par Charles Garnier, la position exacte des ors et leur couleur. Une fois ce travail accompli, une vingtaine d'artistes peintres, sculpteurs et doreurs, se sont appliqués à redonner à la salle son aspect d'origine avec ses dominante de bronze et de brun faisant ressortir la profondeur des cinq tons d'or (blanc, jaunes, vert, rouge…plus de 80 000 feuilles ont ainsi été appliquées avec le principe de « dorure à effet » chère à Charles Garnier et patinées pour ne pas être trop vulgaire). De même, les motifs décoratifs largement abîmés par des restauration antérieures mal gérées, ont du être recrées en utilisant des poncifs réalisés en fonction de chaque blason.
Sur les piliers, les 12 moulages originaux de Félix Chabaud (détruits en 1960) ont pu retrouver la salle Garnier grâce aux recherches d'un historien d'art- Mr Patrick Varrot- et aux descendants de l'artiste qui avaient conservé dans leur salon depuis 1887, des exemplaires de ces moulages. Sur les quatre modèles originaux, un seul n'a pu être replacé car détruit lors d'un tremblement de terre en 1909.
Le sol de la salle a retrouvé un parquet de chêne comme l'avait imaginé Garnier à l'origine afin d'obtenir une acoustique plus claire. Les travaux de restauration des boiseries et des parquets sont assurés par les Ateliers du Bois à Monaco.
Les sièges ont été reconstruits par la société Italienne Poltrona Frau associée à SMB Monaco, sur la base d'un dessin de M. Perrot (adapté des photos historiques) et des fauteuils de l'Opéra de Paris. C'est ainsi que les sièges seront en bois noir recouvert de velours de mohair d'un rouge cramoisi de la société Prelle. Des liseuses discrètes avec leur éclairage par diodes sont incorporées dans les dossiers pour permettre aux spectateurs de suivre les programmes.
Au mur, les trois grandes baies et les miroirs leur faisant écho, sont habillés par des rideaux en velours de mohair cramoisi et gansés de passementeries rouge et or.
Les lambrequins de velours coté loges et celui en Damas au dessus de la scène sont brodés d'or par Lesage et confectionnés par la société Polybe et Malet (Paris).
Le rideau d'avant-scène a été offert par les Amis de l'Opéra de Monte-Carlo pour la renaissance de la salle Garnier. Il est réalisé en Brocatelle par la Manufacture Lyonnaise Prelle. Il est spécialement dessiné pour le lieu sur la base de dessins de Charles Garnier pour le grand foyer de l'Opéra de Paris. Il représente des tambourins et des lyres avec des feuilles de laurier entrelacées. La confection a été exécutée par les établissements RUYS à Amsterdam.

La salle a retrouvé son rapport privilégié et unique avec la mer. Le visiteur entrant dans la salle aura le plaisir de découvrir la Méditerranée au travers des grandes baies rénovées. Avant le début du spectacle, les grands rideaux se fermeront électriquement pour plonger la salle dans l'ombre avec pour seule lumière, celle du grand lustre et des ors scintillant de la salle, alors seulement le rideau s'ouvrira sur la scène pour que le spectacle commence.
Mais la pièce la plus exceptionnelle de cette salle reste, sans contestation, le grand lustre avec ses 5 mètres de haut, ses 400 lumières et ses 5 tonnes de bronze ciselé, inspiré par les décors lyriques et végétaux et de cristal de bohême. Ce lustre, signé des établissements Lacarrière, à l'origine au gaz avait été diminué en 1904 des 2/3 de son volume, car sa position basse au centre de la salle présentait une gêne visuelle au souverain pour les spectacles.
Sur la base d'une photo ancienne de quelques centimètres sur plaque de verre, l'entreprise Matthieu lustrerie a pu reconstituer cette sculpture- élément central à part entière de la salle voulu par Charles Garnier et complément indispensable.
Garnier joue avec la lumière et les reflets de la salle et du lustre. Plusieurs rangées de lumières éclairent les œuvres majeures de la pièce, des verrines associées aux coupoles en cristal biseauté selon la technique des phare de bateau projettent une lumière diffuse au plafond et au sol tandis que des rangées à double et triple bras et huit candélabres font scintiller les ors et les miroirs de la salle.
Au plafond, une rosace ajourée et décorée de lyres et de motifs végétaux a été imaginée par M. Perrot. Cet élément pivote sur sa moitié pour dissimuler des projecteurs motorisés destinés à éclairer l'avant scène et la fosse d'orchestre. Elle a également pour vocation de récupérer les fumées en cas de sinistre.
Alors qu'il avait fallu seulement 8 mois à Charles Garnier pour construire la salle de concert, 2 ans auront été nécessaires pour lui redonner son faste d'origine, mais toujours avec la même passion de l'excellence.

 

 

Alain Desmarchelier 
Directeur du bureau d'études de la S.B.M.