1878 | Les débuts

La vie musicale de la principauté de Monaco ne date pas de la construction de l'Opéra de Monte-Carlo : à l'instar des autres souverains européens, les princes ont toujours entretenu une musique de cour. Ainsi, au XVIIe siècle, Antoine Ier (1661-1731), le « prince musicien », grand admirateur des fastes de Versailles, fait jouer de nombreux musiciens français à sa cour. On y entend alors des œuvres françaises, notamment de Lully, qui succèdent au répertoire italien jusque-là très en vogue sur le Rocher. Les successeurs d'Antoine Ier ne maintiendront pas ce haut degré d'exigence artistique et peu à peu la vie musicale s'étiolera. La Révolution française lui portera un coup fatal (le prince est emprisonné, le palais transformé en hôpital…).

Si les Grimaldi remontent sur le trône en 1814, il faut toutefois attendre le milieu du XIXe siècle pour assister à un véritable développement de la vie culturelle de Monaco. Devenu prince souverain en 1856, Charles III (1816-1889) assure à la principauté son essor économique en créant le nouveau quartier de Monte-Carlo, marqué par la construction du casino en 1858. Le traité qu'il signe en 1861 avec la France permet au prince d'obtenir de Napoléon III « une route carrossable de Nice à Monaco par le littoral ».

Il obtient aussi de la compagnie Paris-Lyon-Méditerranée que tous les trains s'arrêtent dans les deux gares de Monaco et Monte-Carlo. La principauté participe ainsi au développement de cette Riviera où de riches estivants commencent à affluer. L'organisation des jeux est confiée à la Société des bains de mer et du cercle des étrangers à Monaco, la SBM, créée en 1863 et concédée pour cinquante ans à un homme d'affaires, François Blanc. Le succès sera fulgurant au point que, en 1873, à peine dix ans après sa création, la Société des bains de mer pourra prêter à la jeune République française près de cinq millions de francs-or pour permettre l'achèvement du palais Garnier…

Il importe alors de distraire les joueurs qui séjournent dans la principauté. Un orchestre est créé, de façon plus ou moins spontanée. Il ne s'agit d'abord que de faire danser les clients de la salle de jeu : quelques musiciens y suffisent. Peu à peu, cette formation embryonnaire s'étoffe et donne quelques concerts de « musique sérieuse ». Le succès entraîne un développement rapide de ce qui n'est encore que l'orchestre du Cercle des étrangers (il passe de quinze membres en 1862 à soixante-dix en 1874).

En 1866 est inauguré le théâtre du premier casino. L'exiguïté de la scène comme de la salle ne permet pas d'y donner des spectacles ambitieux. C'est une opérette en un acte d'Offenbach, Le 66, qui marque le modeste début de la vie lyrique monégasque le 10 décembre 1867. Pendant quelques années, le répertoire se limite à des œuvres légères : on joue des opérettes de Charles Lecocq ou Victor Massé. Après une interruption due à la guerre de 1870, les représentations reprennent en 1872. L'année suivante sont donnés les premiers opéras : Le Songe d'une nuit d'été d'Ambroise Thomas, Roméo et Juliette, Faust de Gounod, Don Pasquale de Donizetti… Rien de très glorieux encore, ces ouvrages sont présentés avec de sévères coupes, il s'agit plutôt de scènes choisies, « une nécessité qui trouve son excuse dans l'exiguïté de la scène, les difficultés du recrutement des choristes à cette époque de l'année, et l'heure du départ des trains » déplore le Journal de Monaco.

L'opéra se doit pourtant d'avoir une salle digne de ce nom dans la principauté, pour permettre à cette clientèle aristocratique et fortunée – qu'il importe de séduire et de retenir – de retrouver les habitudes mondaines qui sont les siennes dans les capitales européennes, et parmi lesquelles la fréquentation de l'opéra joue un rôle central.

On passe donc commande à Charles Garnier, nimbé de la gloire qui attache son nom au nouvel Opéra de Paris, temple dédié aux fastes impériaux et finalement inauguré - la guerre avec la Prusse étant passée par là - par la troisième République naissante, en 1875.

Charles Garnier est chargé d'adjoindre au casino une salle de concerts digne de ce nom. Elle sera réalisée en un temps record et inaugurée le 25 janvier 1879. Le programme de cette soirée n'a rien de mémorable, malgré la présence de Sarah Bernhardt qui déclame un texte de circonstance : airs d'opéras et pages symphoniques forment l'essentiel du concert.

Deux semaines plus tard, le 8 février, est créé Le Chevalier Gaston, un opéra-comique en un acte que Robert Planquette a écrit pour l'occasion. La cantatrice Célestine Galli-Marié, la créatrice de Carmen de Bizet, y tient le rôle principal, l'ouvrage ne rencontre cependant qu'un succès d'estime. Conçue par Jules Cohen, qui restera directeur de l'Opéra de Monte-Carlo jusqu'en 1884, la première saison est modeste. Outre celui de Planquette, on affiche trois autres opéras-comiques, Le Maître de chapelle de Ferdinando Paer, L'Ombre de Friedrich von Flotow et Les Noces de Jeannette de Victor Massé.

Les saisons vont s'enchaîner avec un répertoire limité mais des affiches prestigieuses. Les directeurs successifs se soucient avant tout d'inviter les plus illustres interprètes. Ainsi Adelina Patti, diva aux caprices et aux cachets fabuleux, viendra-t-elle chanter tous les ouvrages de la saison 1881, enchaînant sans coup férir : La traviata, Rigoletto, Le Barbier de Séville, Lucia di Lammermoor et Don Pasquale. D'autres chanteurs, s'ils défraient moins la chronique, sont pourtant de tout premier plan. Monaco accueille ainsi Marie Miolan-Carvalho, la créatrice de Marguerite de Faust et de Mireille de Gounod, qui vient chanter ces deux ouvrages en 1880, ainsi que Don Giovanni. 1883 est l'année de Fidès Devries : soprano d'origine néerlandaise qui triompha à l'Opéra de Paris dans les années 1870, elle fait alors un retour à la scène après quelques années d'interruption. Elle chante à Monte-Carlo quatre rôles en 1887 et trois en 1889. Il faut aussi mentionner Célestine Galli-Marié qui revient en 1886 pour Carmen et Mignon, ou la jeune Nellie Melba qui chante à deux reprises en 1890, dans Roméo et Juliette et Hamlet, la même année que Rose Caron dans Faust et dans un opéra bien oublié de Reyer, La Statue. Le palmarès est aussi enviable du côté des messieurs avec Julian Gayarre, que l'on tient pour le meilleur ténor de son temps. Il chante à Monaco dans La Favorite et dans Lucia di Lammermoor de Donizetti et dans Rigoletto de Verdi, au cours de la saison 1882. Saison particulièrement faste, puisque dans cette même Favorite, il est confronté au baryton Victor Maurel (qui passera à la postérité pour avoir été, quelques années plus tard, le créateur du rôle de Iago dans Otello, puis du Falstaff de Verdi).

Six directeurs se succèdent entre 1879 et 1892. Difficile alors d'affirmer une politique artistique digne de ce nom. On verra donc, de façon assez comparable, une alternance d'ouvrages du grand répertoire, essentiellement français et italien, et d'œuvres légères, opéras-comiques ou opérettes. Cependant le nombre d'opéras représentés augmente rapidement, avec les moyens accrus qu'offre une Société des bains de mer florissante. Des quatre opéras programmés en 1879, on arrive rapidement à une moyenne de douze par saison, saison qui commence en général en janvier pour s'achever en mars.

En 1885, Jules Étienne Pasdeloup succède à Cohen. Le fondateur de l'orchestre qui porte toujours son nom, plus intéressé par le répertoire symphonique que par l'opéra, termine cependant chacun des concerts qu'il donne salle Garnier par des extraits d'un opéra, en costumes et mis en scène. On voit ainsi l'acte IV des Huguenots, des pages choisies de Lucia di Lammermoor, l'acte II de Manon… Apparemment le succès de cette innovation se fit attendre et, dès l'année suivante, Pasdeloup cédait la place à Fabien, un ancien artiste du théâtre du Vaudeville à Paris, et qui avait, en 1884, organisé une saison d'opérettes à Monte-Carlo. Il ne restera, lui aussi, qu'une saison et sera remplacé par Moreau-Sainti qui délaissera quelque peu le répertoire d'opéra-comique français pour faire entrer davantage d'opéra italien dans la programmation. En 1889, A. Gandrey lui succède. Venu de l'Opéra-Comique à Paris, il ne restera lui aussi que deux saisons à Monaco. Son principal mérite fut d'avoir nommé, comme directeur de l'orchestre, le Belge Léon Jehin qui, lui, restera en poste jusqu'à sa mort, en 1928. On doit aussi à Gandrey une innovation, celle d'avoir introduit le ballet dans sa programmation, ce qui allait déboucher, deux ans plus tard, sur la création d'un corps de ballet de douze danseurs. En 1891, un nouveau directeur est nommé, E. Bias, qui ne restera pas plus longtemps que son prédécesseur ! On lui doit le premier opéra de Richard Wagner monté à Monte-Carlo, Lohengrin, donné (en français) les 2 et 5 mars 1892, et quinze jours plus tard le premier opéra de Saint-Saëns donné à Monaco, Samson et Dalila (15 et 19 mars), avec Blanche Deschamps-Jehin dans le rôle de Dalila, rôle qu'elle retrouvera en novembre de la même année lorsque l'ouvrage fera son entrée à l'Opéra de Paris. Saint-Saëns deviendra un fidèle de l'Opéra de Monte-Carlo, auquel il confiera ses dernières œuvres lyriques, et un familier du Palais princier.

Le prince Charles III, qui avait tant oeuvré pour le développement de Monaco, s'était éteint le 10 septembre 1889. Son fils, le prince Albert Ier, jouera un rôle considérable dans le développement culturel de la principauté, secondé par sa femme, la princesse Alice, une jeune Américaine, veuve en premières noces du duc de Richelieu.

 

 

Philippe Thanh 

Extraits du livre « L'Opéra de Monte-Carlo, renaissance de la salle Garnier » 
Editions Le Passage, 2005 
http://www.lepassage-editions.fr