1951-1984 | Les Temps Modernes

Après un aussi long directorat, la succession était lourde à endosser. Le prince Rainier III confie les destinées de l'Opéra à Maurice Besnard. Alors âgé de 56 ans, cet ancien élève de Polytechnique est, depuis 1942, directeur de Radio Monte-Carlo. Il a aussi dirigé une saison d'opérettes, donnée salle Garnier en 1950-1951. Il va rester en poste pendant quatorze années, inscrivant sa programmation dans la continuité de celle de Gunsbourg, avec le souci de donner des œuvres nouvelles et de faire appel à des chanteurs reconnus au plan international. Pour autant, sous sa direction, le nombre d'ouvrages présentés chaque saison va peu à peu décroître (de dix-sept en 1952 à quatre en 1965).

Dès sa saison inaugurale, il présente L'Amour des trois oranges de Prokofiev. L'œuvre, créée en français à Chicago en 1921, n'a pas encore été donnée en France et, comme au temps de Gunsbourg, l'Opéra de Monte-Carlo devance Paris (elle y sera donnée en version de concert en 1953, puis en version scénique en 1956, mais en russe). Maurice Besnard a réuni une belle distribution, sous la direction d'Albert Wolff : Simone Couderc, Denise Duval, Henri Médus…

En 1954 est créé, pour la fête nationale, le 19 novembre, Le Jeu de l'amour et du hasard d'Henri Rabaud, opéra inspiré bien sûr de Marivaux, qui réunit, là encore sous la direction d'Albert Wolff, de bons chanteurs tels Martha Angelici, Willy Clément, Paul Derenne… Nouvelle création, le 28 février 1959, avec La Riva delle Sirti de Luciano Chailly, d'après Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq.

Durant le mandat de Maurice Besnard, les spectateurs monégasques pourront aussi découvrir Sardanapale. Cet unique opéra du compositeur et organiste Jean-Jacques Grunenwald (1911-1982) remporte en 1959 le premier Prix de composition musicale que le prince Rainier vient de créer. Écrit d'après le drame de Byron (lequel inspira à Delacroix l'un de ses tableaux les plus fameux et à Berlioz une cantate), l'opéra de Grunenwald est donné en première exécution à Monte-Carlo le 25 avril 1961 sous la direction de Louis Frémaux, avec le concours d'excellents chanteurs parmi lesquels Xavier Depraz, Denise Duval et Suzanne Sarroca. C'est Maurice Besnard qui signe la mise en scène, avec le concours de Gabriel Couret, homme de théâtre expérimenté qui finira sa carrière comme directeur du Capitole de Toulouse.

La même année, le 19 novembre 1961, Maurice Besnard fait aussi représenter Il Visconte dimezzato (Le Vicomte pourfendu) d'un compositeur de vingt-cinq ans, Bruno Gillet (né en 1936), lauréat du Prix de composition musicale de l'année, qui s'est ici inspiré de l'œuvre d'Italo Calvino.

Enfin, dernier ouvrage contemporain à mettre à l'actif de Maurice Besnard, Il Linguaggio dei fiori (Le Langage des fleurs) de Renzo Rossellini (1908-1982), le frère du cinéaste. Créé à Milan peu avant, l'opéra est représenté avec un grand succès salle Garnier à l'occasion de la Fête nationale monégasque, le 19 novembre 1963, dans une mise en scène de Margherita Wallmann.

À côté de ces créations, le répertoire présenté salle Garnier reste plutôt classique, principalement français et italien, avec quelques ouvrages allemands et russes. Mais Maurice Besnard fait appel à des distributions qui au moins pour certains spectacles laissent aujourd'hui rêveur ! On entend Inge Borkh dans Salomé et dans Le Vaisseau fantôme, Renata Tebaldi dans La traviata et dans Tosca, Régine Crespin également dans Tosca et dans Le Chevalier à la rose, Leyla Gencer dans Don Giovanni… L'Otello de Verdi qu'il présente en 1954 marquera les esprits : s'y affrontent en effet le ténor Mario del Monaco (dont Otello restera le plus grand rôle) et l'excellent baryton Aldo Protti. Et un peu plus tard, au cours de la même saison 1954, a lieu une soirée tout aussi mémorable. L'Opéra de Monte-Carlo a pu réunir un trio féminin de rêve pour Le Chevalier à la rose, avec Élisabeth Schwarzkopf en Maréchale, Lisa Della Casa en Octavian et Teresa Stich-Randall en Sophie !

Avec le départ de Maurice Besnard (qui meurt quelques mois plus tard, en 1966), se tourne une page de l'histoire de l'Opéra de Monte-Carlo. Son successeur, Louis Ducreux, nommé par le prince en octobre 1965, est un homme de théâtre, comédien de formation, metteur en scène et directeur de compagnie. Né en 1911, il est depuis 1961 le directeur artistique de l'Opéra de Marseille, sa ville natale. À Monaco, il va rester en poste durant six saisons, signant une programmation d'un classicisme de bon aloi, fortement teintée d'opéra italien, et marquée par des affiches parfois brillantes. On relève ainsi une traviata avec la volcanique Virginia Zeani, Renata Scotto dans Lucia di Lammermoor de Donizetti, et la présence des meilleurs chanteurs français d'alors, Régine Crespin, Mady Mesplé et Alain Vanzo en tête. On lui doit la création, en 1970, de Madame de…, ouvrage de Jean-Michel Damase sur un livret de Jean Anouilh, inspiré bien sûr par le roman de Louise de Vilmorin. Suzanne Sarroca et Renée Auphan sont parmi les interprètes (cette dernière, lorsqu'elle sera devenue directrice du Grand-Théâtre de Genève, remontera d'ailleurs ce charmant ouvrage).

On doit aussi à Louis Ducreux la création, deux ans auparavant, de L'Aventurier de Renzo Rossellini, œuvre qui remporta un grand succès, dû en partie à une distribution choisie (Nicola Rossi-Lemeni, Virginia Zeani…) et au soin apporté à sa réalisation (les décors sont de Georges Wakhévitch), mais aussi à la veine mélodique du compositeur.

Renzo Rossellini succédera à Louis Ducreux en 1972, mais dans une structure administrative nettement modifiée. Une nouvelle convention passée entre le gouvernement monégasque et la SBM aboutit à la création d'une Association de l'Orchestre national de l'Opéra de Monte-Carlo qui a désormais en charge l'organisation des spectacles. Renzo Rossellini préside le comité de gestion de cette association.

Il restera en place cinq saisons. Le moins qu'on puisse dire est que la première ne risque pas d'effaroucher le public : Carmen, La traviata, Tosca et Cosi fan tutte ! La saison suivante sera plus audacieuse et verra la création de La Reine morte de Rossellini lui-même. Inspiré de l'œuvre de Montherlant, qu'il suit fidèlement, l'opéra se veut un hommage à l'écrivain disparu un an plus tôt. La mise en scène de Margherita Wallmann rallie tous les suffrages, de même que les interprètes, Nicola Rossi-Lemeni en tête.

Les autres ouvrages que programme Rossellini restent d'un classicisme de bon aloi. Sa dernière saison, en 1976, affiche ainsi à nouveau Carmen, puis Le trouvère, Pelléas et Mélisande et Salomé. Le chef-d'œuvre de Debussy retiendra l'attention : Georges Prêtre est au pupitre, le compositeur – mais aussi grand homme de théâtre – Gian Carlo Menotti signe la mise en scène de ce qui sera pour la critique d'alors un « événement musicalement exceptionnel ».

L'année suivante, Renzo Rossellini est nommé président d'honneur du comité de gestion, Guy Grinda devient directeur de production. De nationalité monégasque, cet ancien chanteur signera huit saisons à l'Opéra de Monte-Carlo. Il s'intéressera tout particulièrement à la qualité des distributions. Sous sa direction, le répertoire est essentiellement italien (quinze titres) et français (douze titres), panaché de quelques œuvres germaniques (six titres), et reste traditionnel : de Mozart à Richard Strauss.

On entend alors à Monaco des interprètes de grande qualité : Lucia Valentini Terrani dans Le Barbier de Séville, Alain Vanzo dans Manon, Placido Domingo dans Otello, Raïna Kabaïvanska dans Adrienne Lecouvreur ou dans Tosca…

 

Philippe Thanh 

Extraits du livre « L'Opéra de Monte-Carlo, renaissance de la salle Garnier » 
Editions Le Passage, 2005 
http://www.lepassage-editions.fr