1984-2007 | Un anglais à Monaco

En 1984, le prince Rainier, voulant renouer avec le lustre international de l'Opéra de Monte-Carlo, fait appel au Britannique John Mordler. Cet homme du disque (il a passé dix ans chez Decca puis dix ans chez EMI) arrive à Monaco, nanti d'un impressionnant carnet d'adresses qui va lui permettre d'inviter des stars comme Luciano Pavarotti (L'elisir d'amore de Donizetti en mars 1988), Placido Domingo (I Pagliacci de Leoncavallo en janvier 1996) ou Renata Scotto (Fedora de Giordano en février 1989). Ou encore Nicolaï Ghiaurov qui vint à Monte-Carlo chanter dans Aida en janvier 2004. Ce fut sa dernière apparition sur scène : la grande basse bulgare s'éteignait quelques mois plus tard.

S'il pratique l'invitation de grands noms du circuit lyrique international, John Mordler est aussi à l'affût des jeunes talents. Certains feront parler d'eux, tels Cecilia Bartoli, pétulante Rosine d'un Barbier de Séville donné en 1989, ou Roberto Alagna. Celui-ci fera, également en 1989, ses premières armes sur la scène monégasque dans La traviata. Il sera réinvité l'année suivante pour incarner Rodolfo dans La bohème, en 1992 pour son unique Roberto Devereux de Donizetti, puis au faîte de sa gloire pour chanter L'Amico Fritz de Mascagni, avec Angela Gheorghiu, en 1999, et Le trouvère en 2001.

John Mordler veut aussi présenter des mises en scène dignes des chanteurs qu'il invite pour que l'Opéra de Monte-Carlo retrouve sa place dans le circuit international. En 1987, la grande Margherita Wallmann signe plusieurs spectacles dont une production mémorable du Chevalier à la rose de Richard Strauss puis, l'année suivante, une Madame Butterfly. L'Italien Pier Luigi Pizzi devient un habitué de la scène monégasque : il signe une traviata en 1989 qui va être reprise dans le monde entier, une Carmen en 1991, ainsi que plusieurs opéras de Rossini : L'Italienne à Alger en 1990, La Cenerentola en 1995 et Le Turc en Italie en 1998. Ces deux derniers spectacles sont donnés à nouveau en 2000, avec une nouvelle production de Moïse en Égypte pour former un cycle Rossini. Suivront La pietra del paragone en 2004 et enfin Il viaggio a Reims pour la réouverture de la salle rénovée en novembre 2005.

Déjà en 1997, année du bicentenaire de Donizetti, l'Opéra de Monte-Carlo s'était distingué en programmant, lors d'un cycle dédié au compositeur, ses trois opéras inspirés des reines Tudor : Anna Bolena, Maria Stuarda et Roberto Devereux.

Sous la direction de John Mordler, l'Opéra de Monte-Carlo remonte aussi des opéras peu connus ou oubliés : Hamlet d'Ambroise Thomas, avec Thomas Hampson (1993), Vanessa de Samuel Barber (2001) avec Kiri Te Kanawa et, clin d'oeil, Rosalind Elias qui fut, quelque quarante ans plus tôt, de la création de l'œuvre à New York…

John Mordler s'attache aussi à maintenir le patrimoine lyrique monégasque en affichant quelques-uns des opéras de Massenet qui furent créés en principauté : Thérèse en 1989, Don Quichotte en 1992 (avec Ruggero Raimondi et Gabriel Bacquier), Chérubin en 1996. Il faut ajouter à cette liste un autre opéra de Massenet, Cendrillon, donné avec un vif succès en février 1995 dans une mise en scène pleine de poésie de Robert Carsen.

L'Opéra de Monte-Carlo renoue aussi avec une politique de création abandonnée depuis près de vingt ans. Il passe ainsi commande de trois ouvrages donnés à Monaco en première mondiale : Un Segreto d'importanza… de Sergio Rendine (1992), The Picture of Dorian Gray de Lowell Liebermann (1996) et Cecilia de Charles Chaynes (2000), ce dernier opéra créé dans le cadre du festival Le Printemps des arts.

Depuis l'an 2000, l'Opéra de Monte-Carlo dispose d'une deuxième scène, celle du Grimaldi Forum, centre de congrès dont la salle principale (quelque 1 800 places) a été conçue pour accueillir des spectacles d'opéra dans des conditions idéales. Ce nouvel équipement, complémentaire de la salle Garnier, permet à l'Opéra des coproductions ambitieuses – avec le Covent Garden de Londres, ou les Chorégies d'Orange – que les dimensions restreintes de sa salle historique lui interdisaient jusque-là.

John Mordler quitte l'Opéra de Monte-Carlo en juin 2007, après avoir passé vingt-trois ans à la tête de cette maison (il aura accompli le second plus long mandat après Raoul Gunsbourg) redevenue un théâtre lyrique actif et dynamique, auquel la rénovation complète et minutieuse de la salle Garnier permet d'entrer de plain-pied dans le XXIe siècle.

 

 

Philippe Thanh 

Extraits du livre « L'Opéra de Monte-Carlo, renaissance de la salle Garnier » 
Editions Le Passage, 2005 
http://www.lepassage-editions.fr