Depuis 2007 | JEAN-LOUIS GRINDA

En 2007, Jean-Louis Grinda succède à John Mordler qui aura passé plus de vingt ans à la tête de cette maison. Pour le nouveau directeur, c’est en quelque sorte un retour aux sources. Monégasque de naissance, il baigne dans l’univers de l’opéra quasiment depuis sa naissance : sa mère était artiste lyrique et comédienne ; son père, le baryton Guy Grinda, dirigea les Opéras de Reims et de Toulon et fut aussi en charge de la programmation de l’Opéra de Monte-Carlo.

À son arrivée, Jean-Louis Grinda est précédé de la belle réputation qu’il s’est forgée notamment à la tête de l’Opéra royal de Wallonie à Liège (1996-2007), maison à laquelle il a donné un lustre nouveau. Surtout, il y est devenu metteur en scène, le premier spectacle qu’il signe, Chantons sous la pluie, remporte même, en 2001, le Molière du meilleur spectacle musical.

Dès sa première saison à Monte-Carlo, le nouveau directeur imprime sa marque, savant dosage de grands classiques du répertoire (Mozart, Verdi…) et d’ouvrages jamais représentés dans la Principauté, comme Jenůfa de Janacek et Cyrano de Bergerac d’Alfano (production de l’Opéra de Montpellier avec Roberto Alagna, fidèle de longue date à la scène monégasque). Depuis, Jean-Louis Grinda maintient cet équilibre entre œuvres connues et raretés : « Mon devoir vis-à-vis du public, aime-t-il à dire, est à la fois de lui présenter les œuvres bien connues qu’il a plaisir à retrouver et de l’emmener à la découverte de celles qu’il ne connaît pas. »

Ainsi verra-t-on, pour la première fois à Monaco, La Dame de pique puis Mazeppa de Tchaïkovski, Rusalka de Dvorak, la sulfureuse Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch ou encore Une tragédie florentine de Zemlinsky. Deux opéras de Haydn ont fait aussi leur entrée au répertoire : L’infedelta delusa et Il mondo della luna, répertoire qu’enrichiront aussi Stiffelio de Verdi, avec José Cura dans le rôle-titre, et Francesca da Rimini de Zandonai.

Quant à la rare Amica de Mascagni, donnée en 2013, ce n’est certes pas une première puisque l’œuvre a été créée in loco en 1905… mais elle n’y fut jamais reprise depuis. Dans la même veine, l’Opéra a remis au jour Ernani de Verdi que le public monégasque n’avait plus vu depuis 1917, ou encore l’imposant Guillaume Tell de Rossini, donné en janvier 2015, après un siècle d’absence !

Pour autant, le répertoire le plus connu n’est pas oublié avec de solides opéras de Verdi (La traviata, Rigoletto, Un ballo in maschera), de Puccini (Turandot, mais aussi la moins fréquente Fanciulla del West), de Mozart, de Donizetti…

Jean-Louis Grinda ne néglige pas la création et passe commande à René Koering d’un opéra d’après la nouvelle d’Erich von Kleist, Die Marquise von O. Deux ans plus tard, il se tourne vers la comédie musicale, et signe la mise en scène de L’Homme de la Mancha de Mitch Leigh, un des succès de Broadway que Jacques Brel avait adapté en français en 1968.

Les travaux de 2005 qui ont vu notamment l’agrandissement de la fosse d’orchestre de la salle Garnier permettent au directeur de programmer des opéras de Wagner ou de Strauss dans de bonnes conditions : il s’y emploie dès sa deuxième saison, avec un Vaisseau fantôme qui rassemble une belle distribution autour du Hollandais d’Albert Dohmen ou, la saison suivante, avec une Salomé de Strauss. Puis en 2013, Jean-Louis Grinda se souvient qu’il avait mis en scène La Tétralogie à Liège. Il décide de monter L’Or du Rhin (qui n’avait plus été représenté depuis 1939). Si ce n’est là le prélude d’un Ring monégasque du moins est-ce une belle initiative qui prend tout son sens dans la vaste salle des Princes du Grimaldi Forum où l’Opéra donne une production par an, en général un ouvrage qui requiert de grands effectifs ou qui sonnerait un peu “étriqué” dans le joyau de Charles Garnier.

Au-delà de la variété des ouvrages proposés, c’est le souci des distributions qui est la marque du directeur, sachant mêler stars internationales, chanteurs moins connus mais qui sont à l’exacte pointure du rôle et jeunes talents. On voit ainsi prendre le chemin de la Principauté Inva Mula, Maria Guleghina, Annick Massis, Sonya Yoncheva, Eva-Maria Westbroek, Violetta Urmana, Béatrice Uria-Monzon, Roberto Alagna (un fidèle de la première heure, il est vrai, puisqu’il a débuté ici en 1989), Juan Diego Florez, Neil Shicoff, Ramon Vargas, Bryn Terfel, Ludovic Tézier, José Cura, Paata Burchuladze pour n’en citer que quelques-uns. On le voit, c’est un bel échantillon du gotha lyrique.

Et si Cecilia Bartoli, Natalie Dessay ou Joyce DiDonato n’ont pas paru dans une production lyrique, elles ont eu les honneurs du récital. Tout comme aurait dû les avoir la mezzo-soprano Elina Garanca : empêchée de donner son concert, elle a été remplacée in extremis par Roberto Alagna qui a accepté de sauter dans un avion pour venir sauver la soirée !

On mettra aussi au crédit de Jean-Louis Grinda d’avoir augmenté le nombre d’ouvrages représentés chaque année, passant, en 2012-2013, de cinq à six productions. Si la saison commence traditionnellement avec la Fête nationale (le 19 novembre), elle dure désormais un mois de plus qu’auparavant et se poursuit jusque fin avril.

Il est vrai, comme le reconnaît bien volontiers son directeur, que l’Opéra de Monte-Carlo est dans une situation que bien d’autres théâtres lyriques lui envieraient. Le gouvernement princier et la Société des bains de mer, assurent un soutien financier sans faille, les recettes de billetterie sont au rendez-vous, le sponsoring également à commencer par celui de la marque Rolex, principal et fidèle partenaire. Sans oublier le mécénat actif des Amis de l’Opéra de Monte-Carlo. « Mais, ajoute Jean-Louis Grinda, l’Opéra assure aussi une part de son financement par les coproductions avec des Opéras étrangers comme ceux de Rome, de Madrid, d’Oman, de Tel Aviv… »

Une situation qui permet d’envisager l’avenir avec confiance.

 

 

Philippe Thanh