En mai 2024, Cecilia Bartoli annonçait une nouvelle production à l’Opéra de Monte-Carlo : L’Or du Rhin, dirigé par Gianluca Capuano avec Les Musiciens du Prince. Cette production marquait un événement exceptionnel : la première mondiale de l’œuvre en version scénique jouée sur instruments d’époque. Un défi de taille qui plongeait l’orchestre dans la richesse historique et sonore de l’œuvre, tout en explorant de nouvelles dimensions de la musique wagnérienne.
En interprétant L’Or du Rhin sur instruments d’époque, l’orchestre fait revivre une pratique ancestrale, mettant en valeur la profondeur dramatique de la partition.
Cette saison, l’aventure se poursuit avec La Walkyrie, deuxième étape de la Tétralogie de Wagner. Le défi continue, tout comme le travail de perfectionnement autour de cette œuvre monumentale.
Gianluca Capuano, chef principal, nous invite à plonger dans l’univers de Wagner, où musique et philosophie fusionnent pour donner vie à un art total. Cette rencontre offre ainsi une occasion unique de redécouvrir ce maître du romantisme sous sa forme la plus pure.
Rencontre avec Gianluca Capuano, chef principal des Musiciens du Prince
Revenons sur L’Or du Rhin joué sur instruments d’époque : c’était une première mondiale en version scénique. Quels défis avez-vous rencontrés lors de sa préparation?
Cette œuvre avait déjà été interprétée en version de concert sur instruments d’époque, mais dans notre cas il s’agissait en effet d’une première en version scénique. C’était une grande fierté pour nous tous, car c’était également une première dans notre parcours. Nous n’avions jamais joué de Wagner auparavant. Cela a exigé beaucoup de travail et de recherches musicologiques pour tous ! Pour moi, c’était l’aboutissement d’une longue histoire, car j’écoute Wagner depuis mon enfance. Je nourrissais depuis longtemps l’objectif de diriger ce compositeur un jour.
Que signifie véritablement l’expression «instruments d’époque»?
Cela signifie que nous utilisons les instruments de l’époque du compositeur. Ici, il s’agit précisément de l’époque où Wagner a créé son premier Ring (en 1876 à Bayreuth*). Nous disposons de nombreuses informations sur les instruments qu’il a alors employés, notamment sur leur facture et la manière dont ils étaient joués. […] Pour les instruments à cordes, nous utilisons essentiellement des cordes en boyau, et non en métal comme le font les orchestres modernes. Concernant les instruments à vent, lors des représentations de L’Or du Rhin, nous avons utilisé, de manière quasiment exclusive, des instruments originaux datant de la seconde moitié du XIXe siècle.
L’Opéra de Monte-Carlo entreprend la présentation complète de la Tétralogie avec, cette saison, La Walkyrie. Selon vous, qu’est-ce qui rend cette Tétralogie si fondamentale et intemporelle?
La création de la Tétralogie représente un moment clé dans l’histoire de la musique. Wagner est un « cosmopoète » (comme diraient les anciens Grecs), un véritable créateur de mondes. Selon moi, seul Bach, avant lui, avait la même incroyable force créatrice. Dans la musique de Wagner, on ressent une force et une puissance qui jaillissent comme une source inépuisable de sa musique. Wagner a été le plus philosophe des compositeurs. Pendant sa jeunesse, il aimait la philosophie de Feuerbach, mais c’est surtout la rencontre avec la philosophie de Schopenhauer et après avec celle de Nietzsche qui seront déterminantes pour sa trajectoire créatrice. En 1854, Wagner lit l’œuvre capitale de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation (1819) et il en est électrisé. À partir de ce moment-là, il se donne pour mission de mettre en musique la philosophie de Schopenhauer. […] L’essentiel pour Wagner était de recréer la tragédie grecque, c’était le but même de son œuvre ! Wagner s’inspire de la forme de la tragédie pour développer ce qu’il appelle le « Wort-Ton-Drama », l’union profonde entre le mot, le son et l’action. Ainsi, il parvient à réaliser ce qu’il appelait le Gesamtkunstwerk, c’est-à-dire l’œuvre d’art totale, une fusion de tous les arts dans ses drames musicaux.
*L’Or du Rhin a été joué pour la première fois à Munich en 1869. Cependant, cette exécution n’a pas été approuvée par Wagner qui pensait sa présentation prématurée.
Cette aventure, c’est aussi celle d’instruments uniques, et qui de mieux que les musiciens eux-mêmes pour nous en parler ? Ulrich Hübner (tuba wagnérien), Hélène Escriva (trompette basse) et Bernhard Röthlisberger (clarinette basse), membres des Musiciens du Prince, nous invitent à explorer les subtilités de l’univers sonore de Wagner. Au travers de leurs témoignages, ils nous révèlent comment chaque instrument, chaque nuance, contribue à créer cette atmosphère à la fois profonde et majestueuse, qui donne toute sa puissance à l’œuvre.
Ulrich Hübner,
Tuba wagnérien
Wagner à Monaco – wow ! Après quelques expériences avec Wagner dans ma « vie antérieure » en tant que musicien dans le monde des orchestres modernes, j’ai eu la chance d’explorer la musique des contemporains de Wagner sur des instruments historiques également. […] Nos instruments Wagner en fa, comme le célèbre cor viennois en fa de l’Orchestre philharmonique de Vienne, sont un peu plus hasardeux à jouer, mais offrent une variété de couleurs beaucoup plus intéressante, du pianissimo le plus doux au fortissimo le plus dramatique. Jusqu’à la dernière représentation, il était incroyablement fascinant d’explorer les couleurs différentes et distinctes de chaque groupe d’instruments à vent et de cuivres.
Hélène Escriva
Trompette basse
Je joue de la trompette basse (une trompette grave) qui est un instrument rare et méconnu de la famille des cuivres que Richard Wagner affectionnait particulièrement. Grâce à ses sonorités tantôt lyriques tantôt héroïques, le compositeur offre à la trompette basse un rôle de premier choix en lui attribuant de magnifiques leitmotiv dans l’intégralité du Ring (comme celui de l’Or dans l’Or du Rhin ou encore celui de la célébrissime Chevauchées de Walkyries dans La Walkyrie). […] Le Ring représente un défi à la fois physique et mental ! Sa longueur est telle que la concentration et l’endurance deviennent aussi un challenge à part entière. À la fin des opéras de Richard Wagner, c’est toujours une célébration collective et solidaire pour la famille des cuivres.
Bernhard Röthlisberger
Clarinette basse
La clarinette basse n’a fait son entrée dans l’orchestre d’opéra qu’au milieu du XIXe siècle. Wagner et Verdi sont considérés comme des pionniers. Ils ont utilisé l’instrument spécifiquement pour des moments particulièrement mystérieux. Richard Wagner a écrit l’une des plus belles scènes pour la clarinette basse dans le deuxième acte de Tristan et Isolde, et il y a également plusieurs passages dans La Walkyrie où l’on peut entendre la clarinette basse de manière proéminente.