Offenbach La Vie parisienne
samedi 26 décembre 2026 - 20 h
dimanche 27 décembre 2026 - 15 h
mardi 29 décembre 2026 - 20 h
jeudi 31 décembre 2026 - 18 h
Opéra-bouffe en cinq actes
Musique de Jacques Offenbach (1819-1880)
Livret intégral d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy
Création : Paris, Théâtre du Palais-Royal, 31 octobre 1866
Version originale intégrale de 1866
Coproduction Bru Zane France / Opéra Royal de Wallonie-Liège / Opéra Orchestre Normandie Rouen / Théâtre des Champs-Élysées / Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie / Opéra de Limoges / Opéra de Tours / Palazzetto Bru Zane
Production déléguée Bru Zane France
Décors, costumes, accessoires et perruques réalisés par les ateliers de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège
Éditions musicales Palazzetto Bru Zane
Au XIXe siècle naît le mythe d’un Paris où, en matière d’amour, tout – même l’(in)imaginable – serait possible. Une idée nourrie par l’arrivée de riches Américains découvrant l’Europe loin du regard de leurs mères et épouses puritaines. Mais la capitale ne se laisse pas si facilement conquérir, comme en témoigne La Vie parisienne.
Bobinet et Gardefeu, deux dandys parisiens, multiplient les stratagèmes pour acquérir les faveurs de Métella, demi-mondaine en vogue, et se débarrasser de son dernier prétendant, le baron de Gondremarck, fraîchement arrivé à Paris avec son épouse. Toutefois, la baronne, fine stratège aidée de ses amies, déjoue leurs manœuvres et les expose au grand jour.
Avec sa peinture frivole de la vie nocturne locale, La Vie parisienne connut un immense succès lors de sa création, peu de temps avant l’Exposition universelle de 1867, tandis que les commentaires satiriques du livret sur l’actualité militaire et politique furent aussitôt censurés. Nous vous présentons La Vie parisienne dans sa version non censurée, portée par une distribution francophone remarquable, au cœur d’une mise en scène somptueusement colorée signée Christian Lacroix, qui s’achève – comme Offenbach l’avait souhaité – dans la gaieté, le champagne et la musique.
Les Musiciens du Prince - Monaco
- TIDGY CHÂTEAU
- EMILIE ELIAZORD
- LILI FELDER
- PAUL GOUVEN
- KARINE ORTS
- ELISA RIBES
- ARTHUR ROUSSEL
- GUILLAUME ZIMMERMANN
Acte I
Raoul de Gardefeu et Bobinet appartiennent à cette jeunesse élégante dont l’existence se consume entre les plaisirs de la vanité et les lassitudes de l’oisiveté. Ils viennent d’éprouver l’un et l’autre la même déconvenue : Métella, célèbre cocotte du demi-monde, les a trahis l’un après l’autre. Dégoûtés des séductions trop faciles, ils décident, par une de ces conversions de circonstance auxquelles les hommes frivoles se livrent sans jamais s’y tenir bien longtemps, de revenir aux femmes honnêtes, dont les résistances flattent davantage leur amour-propre. La providence des intrigues parisiennes, souvent favorable aux désœuvrés, place bientôt sur le chemin de Gardefeu un couple de voyageurs danois, le baron et la baronne de Gondremarck, fraîchement arrivés dans la capitale, en gare du chemin de fer de l’Ouest. La jeune femme, étrangère encore aux artifices urbains, regarde la ville avec cette ingénuité qui invite les entreprises des habiles. Gardefeu, d’un aplomb parfait, se donne pour un cicérone attaché au Grand-Hôtel, et les étrangers, roulés par les apparences, acceptent ses services sans soupçonner qu’ils remettent leurs aspirations mondaines entre les mains d’un séducteur.
Acte Ii
Gardefeu les conduit jusque chez lui, où ils croient trouver une dépendance de l’hôtel. Le baron, homme d’appétits plus immédiats que délicats, prie son obligeant guide de lui ménager une entrevue secrète avec une femme dont on lui a naguère vanté les charmes – et qui n’est autre que Métella. En attendant l’aventure, il manifeste un impérieux désir de dîner à la table d’hôte, comme il convient selon lui à un voyageur curieux des usages locaux. Gardefeu imagine aussitôt une comédie. Son bottier, Frick, sa gantière, Gabrielle, et plusieurs de leurs connaissances sont transformés, par la seule vertu du costume et de l’insolence, en personnages considérables. Frick revêt l’uniforme d’un major ; Gabrielle prend les allures graves d’une veuve de colonel ; d’autres encore, Allemands braillards ou Marseillais exubérants, viennent grossir cette société improvisée, où la fausseté des conditions semble pourtant moins ahurissante que la totale crédulité de ceux qui s’y laissent prendre.
Acte Iii
Cependant, Bobinet poursuit une entreprise non moins hardie. Au salon de l’hôtel de Qimper-Karadec, l’hôtel de sa tante, il dirige les préparatifs d’un bal nocturne dont tout l’éclat repose sur une mystification. Il faut retenir le baron loin de sa femme afin que Gardefeu puisse déployer sans obstacle les ressources de sa galanterie. Les domestiques, travestis en grands seigneurs et en élégantes, jouent leur rôle avec un zèle où perce la joie secrète de renverser, l’espace d’une nuit, les hiérarchies ordinaires. Pauline, la femme de chambre, use d’une coquetterie si persuasive que le baron en oublie jusqu’au motif de son voyage. Bobinet lui-même parait sous l’uniforme extravagant d’un amiral suisse, et le souper s’ouvre au moment précis où les bottiers et toute cette société d’emprunt font leur entrée, resplendissants sous leurs déguisements.
Acte IV
Lorsque madame de Quimper-Karadec et sa nièce, madame de Folle-Verdure, rentrent à l’hôtel, elles y découvrent le baron de Gondremarck installé avec une tranquillité qui rend le scandale plus singulier encore. Pauline, sans perdre contenance, le présente comme son fiancé, Jean le cocher, avec lequel elle vient, dit-elle, de passer une nuit de réjouissances. Le baron, qui ne comprend toujours rien à l’enchaînement des événements dont il est devenu le jouet, se retire afin de se préparer pour un dîner auquel lui et son épouse ont été conviés ; il ignore seulement que ce dîner doit précisément se tenir chez ces dames. Peu après arrivent la baronne, Bobinet et Gardefeu. La jeune Danoise raconte qu’elle a reçu une lettre de Métella qui lui révèle toute la supercherie imaginée par les deux amis et lui annonce, avec une ironie souveraine, qu’elle lui rend la place qu’elle-même avait occupée dans sa chambre. Ainsi Gardefeu découvre-t-il qu’il s’était trompé jusque dans le succès qu’il croyait tenir. Lorsque le baron reparaît, les mensonges accumulés s’écroulent d’un seul coup ; chacun reconnaît son rôle véritable, tandis que les faux convives, emportés par une gaieté irrépressible, envahissent les salons en poursuivant le galop frénétique de la veille, comme si la mascarade refusait de s’évanouir avec l’illusion.
Acte v
Enfin Bobinet et Gardefeu sont conviés à une fête costumée qu’un riche Brésilien donne dans l’un de ces restaurants à la mode où Paris célèbre chaque soir son propre éclat. Gardefeu, humilié par l’échec de ses manigances, en vient presque à regretter les femmes du demi-monde, dont les caprices, au moins, lui semblent plus intelligibles que les vertus. Paraissent alors, sous leurs masques, madame de Quimper-Karadec, madame de Folle-Verdure et la baronne. Métella conduit encore le jeu ; elle vient d’appeler la baronne afin que celle-ci reprenne auprès de Gondremarck, la place qu’une autre avait un instant occupée. Lorsque le baron rejoint enfin son épouse, il lui promet de quitter Paris dès le lendemain pour rentrer à Copenhague. Ainsi s’achève cette suite d’équivoques où chacun poursuivait un bonheur trompeur. Les rancunes s’évanouissent dans l’indulgence générale, et la ville, éternelle dispensatrice d’illusions, semble recouvrer en riant tous les mensonges qu’elle avait semés.
Cinq anecdotes à découvrir avant le lever de rideau
1
La présente version de La Vie parisienne est le fruit d’un considérable travail éditorial remettant sur le métier la partition, qui en réalité n’a jamais existé de manière « définitive ». Dès les premières répétitions Offenbach commençait déjà à modifier le contenu pour des raisons aussi multiples qu’impératives : le livret « de censure » revenu raturé d’interdits, des chanteurs incapables de tenir tel ou tel rôle en termes de capacités vocales, ou encore des amendements de l’argumentaire pour pimenter le sujet. Quelques jours après la création de la version en cinq actes d’octobre 1866, Offenbach changeait sans états d’âme des airs et des ensembles pour garantir la fluidité du propos, tandis que la version de 1873 ne comporte plus que quatre actes, avec des remaniements plus ou moins présents à chaque page par rapport à la première version : personnages rajoutés ou supprimés, airs et ensembles coupés ou réécrits, situations chamboulées… La Vie parisienne restera à jamais un work in progress.
Vous entendrez ici une version reprenant bien des éléments abandonnés au cours des premières décennies, avec le livret « de censure » restitué dans sa version originale, comportant toutes les hardiesses dont l’époque était friande – en particulier du côté des dialogues, autrement plus fournis et croustillants ; sans oublier des airs, des ensembles, des interludes orchestraux, laissés de côté mais ici repris de toutes les sources encore disponibles, dont certaines redécouvertes très récemment.
2
Le Prince de Galles, Napoléon III et l’impératrice Eugénie, le tsar de Russie Alexandre II, font partie des grands admirateurs de l’ouvrage qu’ils ne manquèrent pas de venir applaudir aux côtés de dizaines de milliers de spectateurs enthousiastes. Il faut dire qu’entre la création de 1866 et 1889, rien moins que 323 représentations furent données rien qu’à Paris, ainsi que des centaines d’autres à Marseille, Rouen, Lille, Lyon, Nantes puis Bruxelles, Vienne, Berlin, Alger et New York, enfin sur toute la planète. Le succès n’a jamais manqué au rendez-vous.
3
De nos jours les théâtres n’ont souvent d’autre choix que de concocter eux-mêmes leur propre version, production après production, ou de reprendre telle quelle une version déjà donnée par le passé. Certaines troupes préfèrent privilégier le texte et la farce, comme le fit la compagnie Renaud-Barrault dans une célébrissime production de 1958 : presque aucun personnage n’était incarné par de « vrais » chanteurs, mais plutôt par de fameux comédiens de théâtre diversement capables de chanter, tels que Jean-Louis Barrault lui-même, Madeleine Renaud, Simone Valère, Suzy Delair, Jean Desailly ou Jean Parédès. C’est là une des interprétations les plus farfelues, les moins vocales qui soient, et pourtant parfaitement réussies.
4
Au dernier acte, Jacques Offenbach rend un hommage ému à Mozart, en introduisant un pastiche du premier Finale de Don Giovanni – où Mozart lui-même se parodie en empruntant à ses propres opéras ! Digne révérence au maître viennois de la part d’Offenbach que Rossini en personne avait d’ailleurs surnommé « le Mozart des Champs-Elysées ».
5
La Vie parisienne est un opéra-bouffe. La différence entre opéra-bouffe, opérette et opéra-comique ? L’opéra-comique désigne une œuvre (pas forcément drôle, d’ailleurs : les tragiques Carmen de Bizet ou Manon de Massenet sont des opéras-comiques, « comique » se rapportant à l’étymologie « qui a trait au théâtre ») alternant parties chantées et dialogues parlés ; on le considère en général comme le plus ambitieux musicalement et dramatiquement. L’Opéra bouffe a été immortalisé par Offenbach ; c'est une variante de l’opéra-comique au ton nettement parodique, bouffon et persifleur, où l’on se moque volontiers des conventions sociales et des dieux. L’opérette (à la française) est apparue sous le Second Empire ; il s’agit d’une version plus courte et plus légère de l'opéra-bouffe. Elle se rapproche du vaudeville, sans autre but que d’amuser. Elle se différencie considérablement de l’opérette à la viennoise, aux amples proportions, plus sentimentale aussi, axée sur la valse et les intrigues amoureuses.
« Une Vie parisienne » par Christian Lacroix
Lorsqu’on est invité (comme moi, un peu / beaucoup par surprise !!!!) à côtoyer Offenbach, à lui rendre visite et à l’accompagner, le mettre en scène (ma première fois), on ne peut que le suivre, l’écouter, c’est lui qui reçoit et mène le jeu, sans demander hommage, ni révérence pompeuse, souliers cirés, mais sa propre liberté de composition et de propos, en roue libre en apparence et en apparence seulement, ne demande pas non plus qu’on ouvre les vannes du n’importe quoi, même si l’univers de cet opéra est purement « Bouffon », « Buffa », comme il a lui-même qualifié la plupart de ses œuvres. Une juste dose de respect s’impose. D’autant plus que l’intérêt original de cette production de La Vie parisienne est d’en proposer et fixer une version encore jamais entendue, inattendue, savamment ressuscitée par l’équipe éditoriale du Palazzetto Bru Zane, ce qui constitue déjà un projet passionnant en soi.
Et j’ai pensé un temps opérer la même démarche avec costumes et décors, d’autant plus que, fait plutôt rare, subsistent des maquettes précises de la création, des dessins et caricatures des premières représentations, et même des photos des reprises. Ma passion quasi pathologique de la reconstitution historique, même si purement illusoire, aurait trouvé là une entreprise plus qu’excitante.
Mais ce qui est possible en matière d’« archéologie » musicale se serait révélé un chantier gigantesque et au bout du compte fallacieux, utopique en tout cas, en matière de scénographie. Une partition est clairement et nettement écrite une bonne fois pour toute, même si l’équipe du Centre de musique romantique française, est allée ici jusqu’à décrypter certains « brouillons ». Alors que formes et tissus sont volatils, éphémères, et gardent définitivement, farouchement, la plupart de leurs vrais secrets une fois réduits en poussières. Se pose ainsi la question de l’« Air du temps », de l’éphémère, de la fidélité, de la reconstitution ou de la transposition.
Ce n’est que grâce à Offenbach que le Paris des Expositions Universelles, du luxe insouciant, ludique, de la galanterie, de la fête sans fin survit avec une incroyable ténacité ; un Paris qui a certainement en partie existé mais dont son regard « venu d’ailleurs » a peut-être un peu fantasmé « l’exotisme ». En tous les cas, sa version « surréelle » laisse encore croire aujourd’hui que cette capitale-là est toujours de mise, vivace. Alors que si nous pensons Vie parisienne en 2021 s’imposent plutôt des images de précarité, de trottinettes abandonnées, de pigeons malades, de poubelles et de travaux incessants, de nuits désertées d’un côté, de faux luxe béotien spéculatif et parvenu de l’autre. Le cosmopolitisme y est limité, on parlerait plutôt de migration, quant à la galanterie, si elle demeure un commerce, c’est avec bien moins de charme et bien plus d’exhibitionnisme sinon de pornographie. Bref, un Paris d’Instagram, et cette version contemporaine de l’œuvre a déjà été traitée, génialement.
Par ailleurs, malgré la manière dont Offenbach a scruté la société de la fin des années 1850 au tout début des années 1880 (et quelques passages prémonitoires sur le futur d’un Paris uniquement voué au tourisme !!!), je crois qu’il serait artificiel sinon malhonnête d’extirper de La Vie parisienne quelques préoccupations sociales ou politiques que ce soit en résonnance avec les nôtres.
Je vais dont plutôt essayer de traduire modestement, la fantaisie, l’excentricité, la légèreté, le « Bouffe» donc, mais aussi ce côté doux-amer, aigre-doux, cette acidité, qui grince un peu, avec un soupçon de mélancolie, ces petites entailles cachées sous le rire qui me semblent transparaître comme souvent chez Offenbach.
Certes il serait ridicule de le jouer de façon dramatique ou lugubre mais un zeste de « sérieux » me semblerait juste. Si on a pu dire que Tchekhov pouvait se jouer comme du Feydeau, ou vice-versa, on peut accorder à La Vie parisienne un soupçon de gravité, fût-ce au second degré, un peu appuyé, toujours sur le fil du comique.
Et, là, il me semble que l’on n’est pas loin du cirque, de ce territoire tellement à part, à la fois onirique et effrayant, quelque peu « hors sol », entre grâce et grotesque. Ces cirques qui faisaient florès à Paris à la fin du XIXe siècle, et, ma foi, les maquettes qui nous sont parvenues des premiers costumes n’en sont pas éloignées avec leurs disproportions, leurs couleurs acidulées, leur extravagante cocasserie. On pourrait donc glisser de la gare vers un Caf ’Conc’ sous chapiteau, en passant par hôtels et salons. Dans l’idéal, j’aurais rêvé opérer cette « transmutation » par le biais d’un décor tournant plus que lentement, quasi subrepticement, à vue, comme les changements de costumes, sortis de panière ou d’armoires, de consignes de gares, ces gares si emblématiques du temps, chez Caillebotte et les premiers impressionnistes, tout comme les grands magasins style « Au Bonheur des Dames » immortalisés par Zola à la même époque, avec leurs verrières et leurs structures Eiffel, leurs enfilades de meubles et de vêtements, de plantes vertes ; l’action aurait donc pu se passer dans l’un d’entre eux, ou rester dans une gare Napoléon III, avec son hôtel de voyageurs, ses salons de réception, ses restaurants.
Plus abstraitement j’ai opté pour une structure unique, à la Eiffel donc, en demi-cercle, comme une piste de cirque, avec estrades de cabaret où se chanteront les arias, un ascenseur, plus ou moins social, en panne ou non, pour certaines entrées, des toiles de rideaux, des loupiottes et des palissages, des échafaudages, des bâches, des photos imprimées, tels ceux qui forment notre paysage urbain désormais, devant les architectures haussmanniennes du temps. Et aussi des pêle-mêles de meubles hétéroclites comme directement sortis du magasin des accessoires, comme un théâtre ambulant, jouant au chemin de fer, à la saisie d’huissier, au jardin d’hiver, au claque borgne, chaque lieu étant transitoire, en travaux, en partance ou en démolition, suivant les actes, suivant les didascalies, mais sans recherche de véracité historique. Et, sans cesse, une sorte d’« uchro-anachronisme », « naturel », je veux dire sans effets appuyés, juste deux périodes qui se croisent, la nôtre et celle d’Offenbach, avec leurs similarités, leurs « réflexions », échanges, équivalences, un collage, un télescopage, un kaléidoscope, histoire de créer une bulle spatio-temporelle en équilibre entre deux siècles le temps du spectacle, comme un voyage à la Jules Verne plutôt qu’à la Branson-Bezos-Musk.
Cela vaudra pour les costumes aussi, mêlant le Second Empire finissant et la rue d’aujourd’hui, non pas dans ce qu’elle a de plus trivial ou ordinaire, caricatural, mais bien plutôt dans ce qu’elle peut recéler de plus innovant, baroque ou bigarré, quand on sait la regarder, tout en évitant l’écueil d’un défilé de mode trop attendu. Chaque costume tâchant de « chanter » lui aussi son personnage, sans non plus nier leurs caractères traditionnels, sinon iconiques depuis la création, comme le « Brésilien ». Le parti-pris, par Alexandre Dratwicki, suivant la vocation du Palazzetto Bru Zane, de la partition retrouvée, « remontée » comme on le dit d’une horloge, d’un décor, du temps ou des origines, m’a donc dicté cette approche, en apesanteur j’espère, m’efforçant de retrouver moi aussi, autant que cela soit possible, l’essence de la musique et l’esprit d’un opéra si particulier, devenu le symbole d’un mirage, celui d’une ville et d’un style qui n’ont jamais existé avec autant de panache et d’entrain que dans cette œuvre si forte en surréalité qu’elle fait croire pour les siècles des siècles à l’illusion d’une Vie parisienne.
Christian Lacroix
Mise en scène, décors et costumes
La scène est-elle pour vous un prolongement naturel du catwalk ou un terrain d'expression totalement différent ?
Je dirais plutôt le contraire : le podium de la Haute Couture était un prolongement de la scène puisque, dès les années 80, je suis devenu en même temps costumier et couturier. La mode n'a été qu'un détour un peu inattendu sur ma route. Depuis mon enfance, j’ai toujours aspiré au spectacle, quel qu'il soit. J’ai toujours vu mes clientes comme des héroïnes, actrices de leur propre vie, qui tenaient souvent du cinéma, du théâtre ou de l'opéra. Chaque collection était un peu comme une nouvelle, un court-métrage, un conte.
Derrière la légèreté et le comique d’Offenbach se cache une critique aiguë de la société de son temps : cette dimension vous semble-t-elle encore lisible - ou nécessaire - pour le public d'aujourd'hui ?
J'ai été surpris par la pertinence, encore de nos jours, de certains passages du livret qui semblent parler du Paris d'aujourd'hui. La critique d’Offenbach est donc bien lisible, audible, et les réactions du public l’ont confirmé, pas seulement à Paris d'ailleurs. Cette vision d'une capitale devenue une sorte de parc d'attractions touristiques résonne encore pour nous. Pour autant, je n'ai pas ressenti la nécessité d'appuyer davantage sur ce point et j'ai préféré rester allusif. Je me suis contenté d’évoquer les travaux continuels de la capitale, simplement par des éléments de chantier contemporains dans le décor du premier acte.
Pour moi, décors, costumes, perruques et autres, font partie du plaisir d'aller au spectacle. Cependant, depuis un demi-siècle, on se sent obligé de transposer tous les grands textes et opéras à l'époque contemporaine, en costumes-cravate, dans des décors de banque évoquant Wall Street ou des HLM kitsch. A mon sens, c’est parfois se priver d'une partie du charme et de la saveur d'œuvres telles que celles d’Offenbach en particulier. Je me suis donc contenté de saupoudrer d'une légère dose de XXIe siècle les décors et les costumes pour coller avec l’actuelle vie à Paris, et j’ai préféré prendre un parti ouvertement plus « bouffe » que contemporain.
Offenbach manie l’ironie, l'excès et la légèreté avec grande précision. Cet esprit musical et théâtral irrigue-t-il votre mise en scène ?
Il est primordial de suivre à la lettre l'esprit musical et théâtral d’Offenbach, de s'y laisser aller car il nous guide. Quand on parcourt attentivement le livret et la partition, les images naissent et le fil de la mise en scène se met en place, s'impose, comme s'il nous prenait la main.
Votre Vie parisienne fait dialoguer le Paris du XIXe siècle avec une vitalité très actuelle : où se situe, selon vous, la frontière entre fidélité et réinvention ?
Comme évoqué plus haut, il y a quelque chose d'intemporel de l'époque d’Offenbach qui résonne encore avec la nôtre : des attitudes, des sentiments et des travers, éternels. Il faut travailler dans cet intervalle qui relie 1866 - date de la création - à 2027, les personnages d'Offenbach à nos contemporains ; sans se soucier d’une fidélité stricte qui mène à une reconstitution banale, ni s’obliger à transposer l’action dans une autre époque.
Par ailleurs, bien que je sois né un siècle après les débuts d’Offenbach au milieu du XIXe siècle, sa musique était présente dans le paysage de mon enfance. Mes arrière-grand-mères, que j'ai connues, auraient pu le croiser. Elles avaient, dans leur jeunesse, entendu sa musique. En nostalgique, passéiste, historien du costume invétéré que je suis, j'ai toujours été fasciné, entre autres, par la période Napoléon III : celle des grandes expositions universelles, des théâtres sur « le boulevard du crime » et des crinolines, compulsant journaux et « magazines » trouvés dans le grenier des grands-parents.
Votre mise en scène déploie un univers visuel très affirmé : entre référence assumée et liberté créative, quels ont été les points d'ancrage de cet imaginaire ?
C'est ma toute première mise en scène et, comme lorsque j'ai débuté en couture sans aucune formation, je me suis dit que je ne devais suivre que mon instinct, mes convictions, la « petite voix » en moi, sans regarder à droite et à gauche. Je pense que pour donner du plaisir aux autres, il faut savoir s’en donner à soi-même, sans restriction ; ça passe ou ça casse, mais c'est aussi le meilleur moyen de ne pas avoir de regrets ou de remords.
Ma toute première idée fut de faire chanter et jouer cette Vie parisienne de manière un peu mélodramatique, pour légèrement appuyer sur la critique contenue dans l’œuvre et prendre à rebours les approches des œuvres d’Offenbach, souvent trop légères à mon goût.Toutefois, je me suis rapidement rendu compte du caractère artificiel de cette approche et ai choisi un univers non pas « tragi-comique », mais proche du cirque. Celui-ci rend possible, d'un côté, l'outrance de certaines situations, comme le font les clowns qui déclament, et, de l'autre, laisse libre cours à la poésie des acrobates et des contorsionnistes ainsi qu'à la fantaisie des numéros de dressage. La fin du XIXe siècle à Paris a vu la construction et le succès de nombreux cirques et c'est cette ambiance qui sous-tend toute la mise en scène : la piste, les guirlandes, les rayures, l'exagération un peu grotesque, la nuit, les maquillages, les perruques, les costumes extravagants avec carreaux et pois, Monsieur Loyal en frac et haut-de-forme, l’exotisme imaginaire mais aussi la magie des prestidigitateurs, des danseuses de cordes, etc. C’est cet univers circassien que j'ai choisi comme trait d'union, territoire commun entre Offenbach et moi.
Votre travail interroge depuis toujours le rapport entre costume et identité : comment ce savoir-faire s'est-il transposé à la scène et à la dramaturgie, notamment dans La Vie Parisienne ?
Je crois que mon imaginaire a toujours été habité d'archétypes qu'à mon tour je n'ai cessé d’interpréter à ma façon : contes et légendes, rites et traditions, icônes et commedia dell'arte... Un vaste répertoire, un espace-temps, un héritage dans lequel puiser pour composer mon propre théâtre, celui de la mode, de la scène et de la vie en général. Ce sont donc ces archétypes que j'ai réinterprétés ici, ils sont inspirés de caricatures d'époque, comme celles des journaux ou des affiches du XIXe, qui habillent la partition de chaque personnage et des chœurs, tels que je les voyais apparaître en écoutant la musique, en convoquant les mondes et créatures qui peuplent mon imagination depuis l'enfance. Il faut aussi une part d'enfance pour monter Offenbach, ainsi qu'un certain romantisme adolescent, sans oublier le cynisme - voire le pessimisme lucide - de l'âge adulte.
Comment avez-vous abordé la construction des personnages caustiques de La Vie Parisienne ?
Pour les personnages les plus caustiques, comme pour tous les autres, y compris le chœur, il m’a fallu faire des va-et-vient entre l'idée inspirée par la partition et la réalité : la silhouette des chanteurs, l'expression de leur visage, leur façon de se mouvoir. Je redoute toujours le moment où je dois imaginer et dessiner les maquettes de costumes pour des acteurs, danseurs ou chanteurs que je ne connais pas encore. Il faut coller le plus possible à chaque interprète pour l'aider à incarner son personnage. C'est du sur-mesure, aussi bien physiquement que mentalement et spirituellement. En l'occurrence, je connaissais certains interprètes pour avoir déjà travaillé avec eux, ce qui était inspirant et facilitait les choses. Par ailleurs, j’espère que le parti pris de l'exagération et de la caricature permet aux différentes distributions que nous avons connues depuis la création en 2021, d'entrer dans la peau de chaque personnage. Enfin, lors des premières répétitions, j'ai tâché de donner libre cours à la personnalité de chacun, à leurs propositions, improvisations, à leur naturel. En tant que « novice », j’ai pu compter sur les metteurs en scène Romain Gilbert et Laurent Delvert, pour canaliser tout cela et guider le travail de direction d'acteurs à partir de mes indications.
Que souhaitez-vous que le public monégasque retienne en découvrant votre Vie parisienne ?
Je ne connais pas encore le public monégasque mais, comme partout ailleurs où nous sommes passés, j'ose espérer que le plaisir que j'ai pris à élaborer cette version de La Vie parisienne sera palpable, à l'image de celui que les artistes partagent avec le public chaque soir.