Wagner Siegfried
jeudi 08 avril 2027 - 18 h
dimanche 11 avril 2027 - 15 h
jeudi 15 avril 2027 - 18 h
Opéra en trois actes
Musique de Richard Wagner (1813-1883)
Livret de Richard Wagner
Création : Bayreuth, Festspielhaus Bayreuth, 16 août 1876
Nouvelle production
Dans le troisième volet de L’Anneau du Nibelung, nous faisons la connaissance de Siegfried, personnage emblématique imaginé par Wagner pour incarner, au grand damne de certains, celui qu’il considérait comme le véritable héros germanique, tout droit inspiré des écrits de Friedrich Nietzsche. Beau et puissant, il incarne une sorte d’Übermensch prométhéen, libre et indépendant, affranchi de toute contrainte sociale ou morale. Puisqu’il est « celui qui ne connaît pas la peur », c’est à lui qu’il revient de reforger les fragments de l’épée magique Nothung, brisée à la mort de son père Siegmund dans La Walkyrie.
À peine reconstituée, l’arme ouvre au jeune héros la voie vers l’Anneau. Inconscient de la véritable valeur de son nouveau jouet, Siegfried arrive finalement devant un rocher entouré de flammes. Sans mesurer l’importance de son geste, il brise la lance d’un vieil homme qui lui barre le passage – Wotan, dont les ultimes pouvoirs s’évanouissent alors à jamais. Siegfried gravit le rocher et découvre un être merveilleux : Brünnhilde, ancienne déesse devenue femme. Il la réveille d’un baiser et tous deux s’abandonnent à un amour fulgurant.
La musique de Siegfried offre certaines des plus somptueuses évocations de la nature chez Wagner, comme les profondeurs verdoyantes d’une forêt allemande, ainsi que l’un des moments les plus bouleversants de toute l’histoire de l’opéra : l’instant où Brünnhilde ouvre les yeux et redécouvre la lumière du soleil, après de longues années de sommeil.
Dans une clairière profonde de la forêt, près de la caverne du dragon Fafner, l’air est immobile. On entend au loin le souffle du monstre. Trois silhouettes se rencontrent : Siegfried, le jeune héros qui ne connaît pas la peur, Mime, le nain forgeron qui l’a élevé, et un Voyageur mystérieux, qui n’est autre que Wotan, le dieu condamné à assister à la fin de son propre monde.
Mime : Siegfried ! Où étais-tu encore passé ? Je t’ai cherché toute la journée ! Où est l’épée, as-tu fini de la reforger ?
Siegfried : Toujours cette épée, Mime… Toujours le dragon, le trésor, l’anneau. Dis-moi la vérité : pourquoi veux-tu tant cet anneau ?
Mime (hésitant) : Parce qu’avec lui, je serai enfin libre ! Toute ma vie, j’ai été méprisé par les dieux, écrasé par les géants, trompé par les hommes, humilié par mon propre frère. Avec l’anneau, plus personne ne pourra me commander.
Le Voyageur : Tu te trompes, Mime. L’anneau ne donne pas la liberté. Il donne le pouvoir. Et le pouvoir enchaîne plus sûrement encore que la peur.
Mime (méfiant) : Toi… Je te reconnais. Tu es celui qui sait tout et qui pose des énigmes. Qui es-tu vraiment ?
Le Voyageur : Un homme qui a trop voulu comprendre le monde… et qui le regarde maintenant pour lui échapper.
Siegfried : Moi, je veux comprendre aussi. Mais personne ne veut me dire qui étaient mes parents. Personne ne veut me dire d’où je viens. On veut seulement que je tue un dragon que je n’ai jamais vu.
Mime (agacé) : Parce que c’est ton destin !
Siegfried : Tout le monde parle de mon destin. Mais personne ne me demande ce que je veux, moi.
Le Voyageur : Et que veux-tu, Siegfried ?
Siegfried : Je veux savoir qui je suis. Je veux découvrir le monde. Je veux rencontrer ce qu’on appelle la peur. Tout le monde dit que je devrais trembler mais je ne sais même pas ce que cela signifie.
Mime (ricanant) : Crois-moi, tu apprendras vite face au dragon.
Le Voyageur : Peut-être. Mais il rencontrera la peur lorsqu’il rencontrera l’amour.
Siegfried (surpris) : L’amour ? Qu’est-ce que la peur a à voir avec l’amour ?
Le Voyageur : Aimer, c’est avoir peur de perdre. Peur de souffrir. Peur de mourir. Les hommes appellent cela l’amour. Les dieux appellent cela la fin.
Siegfried : Alors peut-être que la peur n’est pas une faiblesse. Peut-être que c’est ce qui nous rend vivants.
Mime (impatient) : Très bien, philosophe si tu veux, mais d’abord tue le dragon ! Après, tu pourras réfléchir à tout cela !
Siegfried (riant) : Tout le monde vit pour « après ». Après le dragon, après le trésor, après la victoire… Moi, je veux vivre maintenant.
Le Voyageur (le regardant fixement) : Alors tu es vraiment libre. Et c’est pour cela que tu es dangereux.
Siegfried : Dangereux ? Pour qui ?
Le Voyageur : Pour ceux qui ont construit leur pouvoir sur la peur. Pour les dieux. Pour moi.
(Un silence. Le vent se lève. On entend au loin le souffle du dragon.)
Siegfried (saisissant l’épée) : Je ne sais pas encore qui je suis. Mais je vais le découvrir.
Mime (à part) : Oui, vas donc et moi je prendrai l’anneau.
Le Voyageur (à part) : Oui… et avec lui viendra la fin des dieux.
Siegfried (se retournant une dernière fois) : Vieil homme, si le monde doit finir alors il faut quelqu’un pour en construire un nouveau.
Le Voyageur : Peut-être. Mais ceux qui construisent les mondes ne sont pas ceux qui cherchent le pouvoir. Ce sont ceux qui ne connaissent pas la peur.
Siegfried : Alors j’irai jusqu’au bout.
(Siegfried s’enfonce dans la forêt en direction de la caverne. Le Voyageur le regarde disparaître.)
Le Voyageur (doucement) : Va, Siegfried. Tu es l’innocence, la liberté… et la fin de notre histoire.
(Au loin, le dragon rugit. Mais pour la première fois, ce n’est pas le dragon qui fait peur. C’est l’avenir.)
© Siegfried und Brunnhilde, Charles Ernest Butler