Ravel L’Heure espagnole & L’Enfant et les Sortilèges
dimanche 23 mars 2025 - 15 h
mardi 25 mars 2025 - 20 h
jeudi 27 mars 2025 - 20 h
Comédie musicale (opéra) en un acte et 21 scènes
Musique de Maurice Ravel (1875-1937)
Poème de Franc-Nohain (Maurice Étienne Legrand) d’après sa comédie homonyme (1904)
Création : Paris, Opéra-Comique, 19 mai 1911
Fantaisie lyrique en deux parties
Musique de Maurice Ravel (1875-1937)
Livret de Colette
Création : Monte-Carlo, Théâtre de l'Opéra, 21 mars 1925
Coproduction avec l’Opéra de Tours, l’Opéra Grand Avignon et l’Opéra royal de Wallonie
150e anniversaire de la naissance de Maurice Ravel
*Centenaire du jour de la création de L'Enfant et les sortilèges
Cette double affiche Ravel de mars 2025 marque le centième anniversaire, jour pour jour, de la création mondiale de L’Enfant et les Sortilèges sur la scène de l’Opéra de Monte-Carlo. Le premier des deux ouvrages, L’Heure espagnole, a été créé à l’Opéra-Comique en 1911, où la fantaisie de Maurice Ravel avait été perçue initialement comme de la frivolité. Aujourd’hui, nous pourrions considérer le personnage principal, Concepción, comme une version féminine de Tony Curtis dans la comédie Boeing-Boeing, de 1965. L’arrivée simultanée de plusieurs amants à leur rendez-vous galant oblige l’héroïne à les cacher les uns des autres – et surtout du vieil horloger Torquemada, son mari.
Avec leurs personnages contrastés, le style et le contenu des opéras de Ravel nous ramènent au Paris de Diaghilev, Coco Chanel, Colette, Picasso et Joséphine Baker. Des gens de toutes origines, cultures et professions affluaient dans la capitale française, la transformant en un centre de création d’avant-garde. En hiver, ils se rendaient à Monte-Carlo, où naquit en 1925 le conte de Ravel L’Enfant et les Sortilèges.
Dans l’orchestration aux mille couleurs de Ravel, on découvre toutes sortes d’instruments inhabituels. Elle est exubérante et pleine de références amusantes – L’Enfant recèle à chaque pas des danses à la mode des années 1920, telles que le ragtime ou le foxtrot, tandis que des airs et des rythmes espagnols imprègnent L’Heure espagnole, une caractéristique que l’on retrouve dans d’autres partitions célèbres de Ravel.
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Chœur d’enfants de l’Académie de musique Rainier III
L’HEURE ESPAGNOLE
Direction musicale
Kazuki Yamada
Mise en scène
Jean-Louis Grinda
Décors et costumes
Rudy Sabounghi
Lumières / Lights
Laurent Castaingt
Assistant à la direction musicale
David Molard Soriano
Assistant à la mise en scène
Vanessa d’Ayral de Sérignac
Assistant aux lumières
Eleonora Rodigari
Chef de chant
David Zobel
Concepción
Gaëlle Arquez
Gonzalve
Cyrille Dubois
Torquemada
Vincent Ordonneau
Ramiro
Florian Sempey
Don Inigo Gomez
Matthieu Lécroart
L’ENFANT ET LES SORTILEGES
Direction musicale
Kazuki Yamada
Mise en scène
Jean-Louis Grinda
Décors et costumes
Rudy Sabounghi
Lumières
Laurent Castaingt
Chorégraphie
Eugénie Andrin
Chef de chœur
Stefano Visconti
Vidéos
Jérôme Noguera & Micha Vanony
Assistant à la direction musicale
David Molard Soriano
Assistante à la mise en scène
Vanessa d’Ayral de Sérignac
Assistante aux lumières
Eleonora Rodigari
Chef de chant / Repetitor
David Zobel
L’Enfant
Gaëlle Arquez
Sa Mère
Axelle Saint-Cirel
La Bergère, La Chouette
Julie Nemer
La Tasse Chinoise, La Libellule, Un Pâtre
Floriane Hasler
Le Feu, La Princesse, Le Rossignol
Florie Valiquette
L’horloge Comtoise, Le Chat
Florian Sempey
La Chauve-Souris, Une Pastourelle
Jennifer Courcier
La Chatte, L’écureuil
Cécile Madelin
Le Fauteuil, L’arbre
Matthieu Lécroart
La Théière, Le Petit Vieillard Arithmétique, La Rainette
Cyrille Dubois
FIGURATION
Gaël Alamargot
Inês de Vilhena
Nikolaos Kafetzakis
CHŒUR D’ENFANTS DE L’ACADÉMIE DE MUSIQUE RAINIER III
Chef de chœur
Bruno Habert
Friederike ARMELIN
Inès BEAUVOIS
Virgile BLOCH
Chloé CELLARIO
Anastasia DE MARZIA
Soan DELAPORTE MARIETTE
Cassiopea DIMEO
Samantha DIMEO
Romane DUCHESNE
Sacha DUCHESNE
Anais GABELLA TARDITI
Mathilde GRINDA
Léa GUILLERET
Ophélie HABERT
Maya Huber
Joeline KALBFLEISCH
Chloé MACCHI MEGUERDIDJIAN
Arabella PIERRE
Maurice REVEST
Matteo SIMONETTI
CONSERVATOIRE DE NICE
Sylvia BOGDANOVA
Romane BRACCINI
Victoria GORIACHEVA
Anaïs JOUANNET
Mathilde SOBRA
Noémie VARNIER
CHŒUR DE L’OPÉRA DE MONTE-CARLO
Chef de chœur
Stefano Visconti
Consultant pour l’organisation musicale & assistant chef de chœur
Aurelio Scotto
Régisseuse du chœur & bibliothécaire
Colette Audat
Sopranos I
Galia BAKALOV
Antonella CESARIO
Chiara IAIA
Giovanna MINNITI
Felicity MURPHY
Ronja Weyhenmeyer
Sopranos II
Rossella ANTONACCI
Valérie MARRET
Letizia PIANIGIANI
Laura Maria ROMO CONTRERAS
VITTORIA GIACOBAZZI
Mezzo-sopranos
Teresa BRAMWELL-DAVIES
Géraldine MELAC
Suma MELLANO
Federica SPATOLA
Altos
ORNELLA CORVI
Maria-Elisabetta DE GIORGI
Catia PIZZI
Paola SCALTRITI
Rosa TORTORA
Ténors I
Walter BARBARIA
Lorenzo CALTAGIRONE
Domenico CAPPUCCIO
Vincenzo DI NOCERA
Thierry DIMEO
Nicolo LA FARCIOLA
Ténors II
Andrea Civetta
Fabio MARZI
Manuele Murabito
Adolfo SCOTTO DI LUZIO
Salvatore TAIELLO
Barytons
Fabio BONAVITA
Vincenzo CRISTOFOLI
Kyle Patrick Sullivan
Przemyslaw Baranek
Basses
Stefano Arnaudo
Daniele Del Bue
Paolo MARCHINI
Edgardo RINALDI
Matthew THISTLETON
ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE MONTE-CARLO
Directeur artistique et musical
Kazuki Yamada
Premiers violons
David Lefèvre
Liza Kerob
Sibylle Duchesne
Ilyoung Chae
Diana Mykhalevych
Gabriel Milito
Mitchell Huang
Thierry Bautz
Isabelle Josso
Morgan Bodinaud
Milena Legourska
Jae-Eun Lee
Adela Urcan
Evgeny Makhtin
NN
Seconds violons
Peter Szüts
Nicolas Delclaud
NN
Frédéric Gheorghiu
Nicolas Slusznis
Alexandre Guerchovitch
Gian-Battista Ermacora
Laetitia Abraham
Katalin Szüts-Lukacs
Eric Thoreux
Raluca Hood-Marinescu
Andriy Ostapchuk
Sofija Radic
Hubert Touzery
Altos
François Méreaux
Federico Andres Hood
François Duchesne
Charles Lockie
Richard Chauvel
Mireille Wojciechowski
Sofia Timofeeva
Tristan Dely
Raphaël Chazal
Ying Xiong
Thomas Bouzy
Ruggero Mastrolorenzi
Violoncelles
Thierry Amadi
Delphine Perrone
Alexandre Fougeroux
Florence Riquet
Bruno Posadas
Thomas Ducloy
Patrick Bautz
Florence Leblond
Thibault Leroy
Caroline Roeland
Contrebasses
Matthias Bensmana
Tarik Bahous
NN
Mariana Vouytcheva
Jenny Boulanger
Sylvain Rastoul
Eric Chapelle
Dorian Marcel
Flûtes
Anne Maugue
Raphaëlle Truchot-Barraya
Delphine Hueber
Piccolo
Malcy Gouget
Hautbois
Matthieu Bloch
Matthieu Petitjean
Martin Lefèvre
Cor Anglais
NN
Clarinettes
Marie-B. Barrière-Bilote
Véronique Audard
Petite clarinette
Diana Sampaio
Clarinette basse
NN
Bassons
NN
Arthur Menrath
Michel Mugot
Contrebasson
Frédéric Chasline
Cors
Patrick Peignier
Andrea Cesari
Didier Favre
Bertrand Raquet
Laurent Beth
David Pauvert
Trompettes
Matthias Persson
Gérald Rolland
Samuel Tupin
Rémy Labarthe
Trombones
Jean-Yves Monier
Gilles Gonneau
Ludovic Milhiet
Tuba
Florian Wielgosik
Timbales & Percussions
Julien Bourgeois
Mathieu Draux
Antoine Lardeau
Noé Ferro
Harpe
Sophia Steckeler
PERSONNEL DE SCENE
Directeur de scène
Xavier Laforge
Régisseur général
Elisabetta Acella
Régisseur de scène
Enza d’Auria
Régisseurs lumières
Léa Smith & Ferxel Fourgon
Régisseur sur-titrage
Sarah Caussé
Régisseurs enfants
Charline Amayenc
Laëtitia Estiot
TECHNIQUE
Directeur technique
Olivier Perin
Responsable du bureau d’études
Nicola Schmid
Chef machiniste
Olivier Kinoo
Yann Moreau
Chef machiniste adjoint
Franck Satizelle
Peintre décorateur
Laurent Barcelo
Serrurier métallier
Schama Imbert
Techniciens de plateau
Guillaume Bricout
Samuel Charieras
Jean François Chopin
Morgan Dubouil
Jean-Philippe Faraut
Nicolas Mancel
David M'Bappé
Khalid Negraoui
Scott Tassone
Camille Taulelle
Chef électricien et vidéo
Benoît Vigan
Chef électricien adjoint
Gaël Le Maux
Techniciens lumières
Guillaume Bremond
Grégory Campanella
Ludovic Druit
Marine Genna Costa
Romain La Barbera
Baptiste Magliolo
Krystel Okwelani Bungu Maswa Ntoto
Puptreurs lumières
Grégory Masse
Dylan Castori
Techniciens vidéos
Felipe MANRIQUE
Andolin FANTI
Chef accessoiriste
Audrey Moravec
Chef accessoiriste adjoint
Franck Escobar
Accessoiristes
Roland BIREN
Nicolas LEROY
Joséphine Charles Blumenthal
Chef costumière-habilleuse
Eliane Mezzanotte
Chef costumière-habilleuse adjointe
Emilie Bouneau
Sous-chef costumière-habilleuse
Véronique Tetu
Habilleurs
Christian Calviera
Florence Chapuis Rinaldino
Nadine Cimbolini
Lili Fortin
Edwige Galli
Julie Jacquet
Karinne Martin
Lauriane Senet
Chef perruquière-maquilleuse
Déborah Nelson
Chef perruquière-maquilleuse adjointe
Alicia Bovis
Perruquiers
Agnès Lozano
Marilyn Rieul
Corinne Paulé
Maquilleurs
Sophie Kilian Terrien
Francine Richard
Billetterie
Responsable billetterie
Virginie Hautot
Responsable adjointe billetterie
Jenna Brethenoux
Service billetterie
Ambre Gaillard
Dima Boughos
Assmaa Moussalli
L’action se déroule à Tolède au xviiie siècle.
Torquemada gère une boutique d’horlogerie florissante. Chaque semaine, le jeudi soir, il s’absente une heure pour remonter les horloges municipales. Son épouse Concepción met ce moment de liberté à profit pour accueillir à tour de rôle ses deux amants, le poète Gonzalve et le banquier Don Iñigo Gomez. Mais, un jeudi, la belle mécanique s’enraye. C’est d’abord le muletier Ramiro qui joue les trouble-fête. Désireux de faire réparer la montre héritée de son oncle, il a l’intention d’attendre patiemment le retour de Torquemada. Pour l’écarter, Concepción lui demande de monter une pesante horloge catalane à l’étage. Le robuste Ramiro s’acquitte de la tâche avec facilité, disparaissant juste à temps pour ne pas croiser Gonzalve. Le poète se montre un piètre amant, plus prompt à débiter des vers de mirliton qu’à céder aux plaisirs de la chair. Ramiro reparaît, et Concepción lui donne une seconde horloge à déménager, qui, prévient-elle, sera plus lourde : elle y a en effet caché Gonzalve. Le muletier est tout heureux de rendre ce service à Concepción : c’est une manière comme une autre de tuer le temps en attendant le retour de Torquemada. Don Iñigo choisit ce moment pour soudain apparaître. Concepción lui ordonne d’entrer à son tour une horloge. Le corpulent banquier y parvient non sans peine. Les allers-et-retours d’horloge continuent, et Concepción court de l’une à l’autre pour faire patienter les amants enfermés. Ramiro est fasciné par cette belle dame qui lui témoigne tant d’égards («Voilà ce que j'appelle une femme charmante !»). Concepción se lamente quant à elle de disposer d’aussi piètres amants («Oh ! la pitoyable aventure !»). Elle est subjuguée par la facilité avec laquelle le muletier accomplit ces déménagements : rien à voir avec ces mauviettes que sont Gonzalvo et de Don Iñigo ! Elle demande alors à Ramiro de redescendre définitivement les deux horloges à l’atelier, puis l’entraîne dans sa chambre. Au retour de Torquemada, Gonzalve se précipite hors de l’horloge et, pour ne pas éveiller les soupçons, l’achète. Don Iñigo, trop massif sortir seul de l’autre horloge, en est extrait par Ramiro. Prétendant avoir voulu examiner de près le mécanisme, il est contraint lui aussi de procéder à l’achat de sa récente geôle. Torquemada fait remarquer à Concepción qu’elle n’aura désormais plus d’horloge dans sa chambre. Mais sa femme le rassure : pour savoir l’heure, elle peut compter sur Ramiro, qui passera tous les matins ponctuellement avec sa mule sous le balcon.
En 1904, Ravel découvre au Théâtre de l’Odéon une comédie en un acte de Franc-Nohain, L’Heure espagnole, qui a tout pour le séduire. Ainsi qu’il l’exprimera le 17 mai 1911 au Figaro, il y prise «le mélange de conversation familière et de morceaux lyriques intentionnellement absurdes, l’environnement constitué par les bruits insolites et amusants qui peuplent cette boutique d’horloger, enfin l’occasion de faire usage des rythmes pittoresques de la musique espagnole». L’Heure espagnole a, dans son titre même, une résonance personnelle : la mécanique des horloges est un clin d’œil au père de Ravel, ingénieur aux origines suisses ; la touche espagnole traduit la fascination de Ravel pour ce pays dans lequel il se rendit peu mais qui était lié à sa mère, une Basque qui avait séjourné longuement à Madrid et chantait des chansons espagnoles à son fils.
Ravel se jette dans la composition fin avril 1907 : «Je fais du 120 à l’heure espagnole», écrit-il à son ami Jean-Aubry. Il est hors de question de vouloir faire monter un ouvrage aussi atypique à l’Opéra de Paris. Ravel tente donc sa chance auprès du directeur de l’Opéra-Comique, Albert Carré, et lui envoie les premiers jets de la partition pour piano. Carré rechigne, comme le rapporte Ravel à son amie Ida Gobetska (janvier 1908) : «Impossible d’imposer un pareil sujet aux oreilles candides des abonnés de l’Opéra-Comique. Songez donc : ces amants enfermés dans des horloges et que l’on monte dans la chambre ! On sait bien ce qu’ils vont y faire !» Grâce à l’entremise de l’influente femme de lettres Louise Cruppi, admiratrice de la première heure, Ravel obtient enfin l’accord de Carré. Il finit l’orchestration le 14 mars 1909 mais la création est repoussée sans cesse jusqu’au 11 mai 1911. En seconde partie, Carré affiche Thérèse, tragédie de Jules Massenet située sous la Terreur et créée quatre ans plus tôt à l’Opéra de Monte-Carlo – «Les deux extrêmes de l’art !», résumera Alfred Bruneau dans Le Matin.
L’accueil est mitigé. Certes, le raffinement orchestral et harmonique de Ravel fait son effet, mais nombreux sont les critiques à déplorer qu’un tel talent soit gâché dans un sujet aussi insignifiant. C’est que Ravel prend délibérément le contrepied de Pelléas et Mélisande (1893), le chef-d’œuvre qui avait bouleversé l’art lyrique français et restait l’aune à laquelle se mesurait toute œuvre nouvelle. Dans Pelléas comme dans L’Heure espagnole, une femme est aux prises avec quatre hommes, au nombre desquels son époux. D’un côté, Debussy déploie une tragédie en cinq actes pleine de mystère et de noblesse, un chant méticuleusement prosodié pour rendre chaque nuance de la prose de Maurice Maeterlinck, un orchestre opulent mais qui distille également une lumière souvent feutrée, dans un décor hors du temps et chargé de symboles. De l’autre, Ravel propose une farce en un acte ancrée dans le quotidien le plus trivial, des situations et des dialogues farfelus, une musique aux contours vifs, un temps resserré sur une heure et un décor des plus concrets.
Mais Ravel n’est pas un auteur de vaudeville. S’il est un défaut qu’il exècre, c’est bien le prosaïsme. Tout chez lui est prise de distance, tout est vu à travers un filtre, qu’il soit celui de l’enfance, de l’humour, de l’exotisme ou du merveilleux – voire, dans le cas de L’Heure espagnole, les quatre à la fois. Qui sont-ils réellement, ces personnages qui dans le quintette final font tomber les masques et s’adressent au public pour tourner en ridicule tout ce qui précède ? Sont-ils encore ceux qu’on a voulu nous faire croire jusque-là, ou d’habiles marionnettistes qui ont agité des poupées à leurs propres effigies ? Si Franc-Nohain nous laisse tirer nos propres conclusions, Ravel apporte une réponse en musique. Dès le merveilleux prélude, ce ne sont que rythmes obsessionnels et sons pittoresques de ces horloges, jouets mécaniques, automates musiciens, oiseaux des îles, carillons, coucous suisses qui peuplent l’atelier de Torquemada et que donnent à entendre le xylophone, la crécelle, les cloches, les grelots, le fouet et toutes ces percussions dont Ravel parsème l’orchestre considérable. Pour reprendre les termes du muletier Ramiro, «on n’a qu’à se laisser bercer au tic-tac régulier de tous ces balanciers». Ces bruits rythment le va-et-vient, entre l’atelier et la chambre, des horloges où se cachent les soupirants – la transposition cocasse des armoires des pièces de boulevard. Mais ils nimbent ce monde obsédé par le temps – avatar suprême de la rationalité – d’une aura de magie enfantine et de danses espagnoles décalées. Les cinq protagonistes semblent engloutis dans cet univers insolite qui les dépasse. Comme relégués au rang de jouets par ces mécaniques qui, à bien des égards, semblent plus vivantes qu’eux.
Claire Delamarche
Dans une maison de la campagne normande, l’Enfant est assis dans sa chambre. Il aurait dû faire ses devoirs, mais la paresse l’a emporté. Découvrant cela, sa mère le punit et le met au thé sans sucre et au pain sec. Une fois seul, l’Enfant est pris d’une rage dévastatrice : il brise la théière et la tasse, martyrise l’écureuil et le chat, renverse la bouilloire sur le feu, déchire les tentures des murs, se pend au balancier de l’horloge comtoise et le rompt, déchire enfin cahiers et livres d’école dans un grand éclat de rire : «Hourrah ! Plus de leçons ! Plus de devoirs ! Je suis libre, libre, méchant et libre !»
Épuisé, il se laisse tomber dans un fauteuil. Mais celui-ci se dérobe sous lui. C’est le début des sortilèges : objets et animaux de la maison, puis du jardin vont tour à tour s’animer et exprimer leurs doléances et leur désir de vengeance devant l’Enfant de plus en plus terrorisé.
Les meubles (Fauteuil et Bergère, Horloge comtoise) se révoltent tout d’abord contre le petit tyran. Puis c’est au tour de la théière (en Wedgwood noir) et de la Tasse chinoise, dans un sabir anglo-chinois. Le Feu s’embrase et menace : «Je réchauffe les bons, mais je brûle les méchants !» Les pâtres et pastourelles déchirés du mur expriment leur chagrin d’avoir été séparés. La figure consolatrice de la Princesse de conte de fées apparaît, mais le livre a été déchiré et elle est aspirée dans le néant. Cette disparition laisse l’Enfant abattu : «Toi, le cœur de la rose…»
Surgit alors, des livres de classes mis en pièces, le terrifiant bonhomme Arithmétique, qui harcèle l’Enfant de problèmes insolubles dans un tohu-bohu croissant. L’Enfant harassé tente de jouer avec le Chat, qui se détourne de lui pour rejoindre, dans le jardin, la belle Chatte qui lui lance des miaous énamourés.
L’Enfant suit les félins et se retrouve dans un jardin enchanté, qui bruisse voluptueusement au crépuscule. Pourtant, ce paradis révèle vite des aspects inquiétants. L’Arbre, suivi de ses comparses, se plaint de la blessure que lui a infligée le couteau de l’Enfant. La Libellule pleure sa compagne, que l’Enfant a attrapée et épinglée au mur. La Chauve-Souris, l’Écureuil, la Rainette ajoutent leurs voix aux récriminations. L’Enfant, commençant à prendre conscience de ses méfaits et voyant les animaux fraterniser, ressent le poids de sa solitude et appelle sa mère. Ce sont bientôt tous les animaux qui fondent sur lui pour le châtier. Au plus fort du combat, l’Écureuil est blessé. Arrachant un ruban à son cou, l’Enfant panse la petite patte brisée. Il éveille alors la pitié des animaux déchaînés, qui unissent leurs voix pour appeler la mère. Tandis que l’aube éclaire le paysage de sa clarté naissante, au son du chœur des animaux apaisés, l’Enfant tend les bras vers la silhouette salvatrice qui paraît : «Maman !»
L’origine de L’Enfant et les Sortilèges remonte à 1916, lorsque Jacques Rouché, directeur de l’Opéra de Paris, commanda à Colette le livret d’une féerie-ballet. À en croire les mémoires de la romancière (Journal à rebours), la rédaction de ce premier jet – intitulé Ballet pour ma fille – se fit en un temps record : huit jours. L’année suivante, Ravel accepta avec enthousiasme de mettre en musique ce texte dont l’univers enfantin et merveilleux lui correspondait si bien. Pourtant, après l’avoir reçu, il ne donna plus signe de vie pendant des mois. Il se manifesta enfin auprès de Colette le 27 février 1919, lui suggérant des remaniements : «Le récit de l’écureuil ne pourrait-il se développer ? Imaginez tout ce que peut dire de la forêt un écureuil, et ce que ça peut donner en musique ! Autre chose : que penseriez-vous de la tasse et de la théière, en vieux Wegwood [sic] noir, chantant un ragtime ? J’avoue que l’idée me transporte de faire chanter un ragtime par deux nègres à l’Académie nationale de musique. Notez que la forme, un seul couplet, avec refrain, s’adapte parfaitement au mouvement de cette scène : plaintes, récriminations, fureur, poursuite. Peut-être m’objecterez-vous que vous ne pratiquez pas l’argot nègre-américain. Moi qui ne connais pas un mot d’anglais, je ferais comme vous : je me débrouillerais.»
Divers projets brûlaient sans cesse la priorité à cet ouvrage : tournées de concerts, autres compositions (notamment La Valse, Tzigane, la Sonate pour violon et violoncelle). C’est le directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, Raoul Gunsbourg, qui donna l’impulsion définitive. Récupérant le projet, il fit signer au compositeur un contrat stipulant une remise du manuscrit avant le 31 décembre 1924. Ravel se plongea enfin dans la partition. L’Enfant et les Sortilèges fut présenté salle Garnier le 21 mars 1925 sous la direction de Victor de Sabata. Les répétitions s’étaient déroulées dans un climat houleux, les accrochages étant notamment fréquents avec Serge Diaghilev, dont les Ballets russes devaient assurer les séquences dansées. Le succès fut néanmoins éclatant, et l’œuvre de Colette et Ravel éclipsa totalement la comédie musicale en un acte Un début de Philippe Bellenot, donnée en première partie. L’un des artisans de ce triomphe fut le tout jeune George Balanchine (21 ans), qui signait là sa première chorégraphie pour les Ballets russes.
L’œuvre
Ravel se délecta de la candeur ingénue du livret, de sa fantaisie débridée et des sabirs savoureux que Colette place dans la bouche des objets exotiques : les «I boxe you, I marm’lad’ you» de la Théière anglaise menaçant l’Enfant, les «Ping pong Mah-jong» de la Tasse chinoise, qui d’ailleurs parle à moitié japonais : «Harakiri, Sessue Hayakawa», dit-elle aussi, rendant hommage à ce célèbre acteur nippon, le futur Colonel Saito du film Le Pont de la rivière Kwai (1957). La musique se glisse avec délices dans cette galerie de personnages incroyables, du fox-trot de la Théière aux mélodies pentatoniques de la Tasse chinoise, des coloratures insensées du Feu au pastiche Renaissance des Pâtres et Pastoures, des miaulements langoureux des Chats, de la valse lascive de la Libellule au tourbillon démentiel de chiffres quand apparaît le Petit Vieillard (alias l’Arithmétique) ou aux glissandos inquiétants de l’Arbre, sur des quartes augmentées. L’orchestre brille de mille feux, riche de percussions insolites – machine à vent, crotales, crécelle… et même une flûte à coulisse et une râpe à fromage. Ravel recourt aux sonorités mystérieuses du luthéal, instrument éphémère mis au point par le facteur belge Georges Cloetens, pour lequel il composa également Tzigane : une sorte de piano à registres offrant des sonorités proches de celles d’un clavecin ou d’un cymbalum – à défaut, on utilise aujourd’hui souvent un piano préparé, comme le préconise Ravel. Cet instrument fait notamment le sel du menuet ridicule du Fauteuil et de la Bergère, avec son harmonie déglinguée.
La richesse orchestrale éclate au début du second tableau, dans la magnifique musique nocturne marquant l’entrée de l’Enfant dans le jardin enchanté : opulence instrumentale, foisonnement de bruits mystérieux. C’est l’un des rares passages où la plume de Ravel semble tout à coup tomber le masque et oser une émotion plus brûlante. Un autre de ces moments de grâce est l’unique air véritable de l’ouvrage, «Toi, le cœur de la rose», lorsque l’Enfant désespéré pleure la disparition de la Princesse. Un troisième est la fin de l’œuvre, quand le chœur d’animaux salue le retour de l’Enfant à de meilleurs sentiments («Il est bon, l’enfant»). Pour signifier la fin du parcours initiatique et l’accession de l’Enfant à une conscience nouvelle, Ravel choisit la forme musicale la plus savante : la fugue. Le cri ultime de l’Enfant, sur le baisser de rideau, sonne comme le signal d’une renaissance : «Maman !» Une aube nouvelle se lève, dans une atmosphère presque sacrée.
Claire Delamarche
Ravel aborda avec une égale réussite le piano et l’orchestre, la musique de chambre et la mélodie, le concerto et le ballet. Un genre sembla cependant lui résister : celui de l’opéra. Son premier projet, inspiré par Les Mille et une nuits, ne vit jamais le jour ; il n’en demeure que l’ouverture Shéhérazade (1898) – à ne pas confondre avec les trois mélodies d’après Tristan Klingsor composées en 1903 sous le même titre. Après avoir abandonné cette entreprise, il caressa sans plus de résultat l’idée de mettre en musique La Cloche engloutie, une pièce de Gerhardt Hauptmann traduite en français par le compositeur Ferdinand Hérold. Il délaissa cet opéra au profit de L’Heure espagnole, puis de Daphnis et Chloé, le ballet commandé par Serge Diaghilev pour ses Ballets russes, qui absorba entièrement le compositeur de 1909 à la création, en 1912. La déclaration de guerre enterra définitivement ce projet.
Mais la Cloche ne fut pas totalement engloutie puisque, des esquisses, Ravel tira quelques pages de L'Enfant et les Sortilèges, créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 21 mars 1925 – notamment le thème de l’Arbre et le chœur des Grenouilles. À partir de 1928, il envisagea une dernière fois de composer un opéra : une Jeanne d’Arc, d’après le roman de Joseph Delteil. Il pensa également à un ballet-oratorio tiré des Mille et une nuits, Morgiane. La maladie et la mort l’empêchèrent de concrétiser ces projets.
Ravel ne laisse donc aucun véritable opéra, puisqu’il désigne L’Heure espagnole comme une «comédie musicale» et L’Enfant et les Sortilèges comme une «fantaisie lyrique». Pourquoi ce genre lui résista-t-il ainsi ? La réponse est certainement à trouver dans sa personnalité.
Les gens qui ont côtoyé Ravel font de lui un portrait rempli de contradictions. Homme méticuleux, il aimait l’ordre et détestait les compromissions. Son visage aigu, ses lèvres minces laissaient craindre un esprit tranchant, mais son regard pouvait aussi rayonner de douceur et de gaieté. Il donnait peu son opinion, et elle tombait alors de manière acérée et définitive. Mais le trait le plus saillant est certainement une réserve frôlant la froideur : cet homme modeste laissait peu transparaître de ses émotions, de son intimité, et s’offusquait que l’on fît autrement. Voilà qui entrait vraisemblablement en contradiction profonde avec l’idée même d’un opéra, genre exhibitionniste par excellence. Ravel n’en frémissait pas moins d’élans contenus, et il se révélait par ailleurs un joyeux compagnon, toujours prêt à raconter une anecdote.
D’un naturel optimiste, Ravel s’effondra littéralement à la mort de sa mère, en 1916. En 1921, après une profonde dépression, cet homme qui n’avait jamais eu de chez-lui fit l’acquisition du Belvédère, à Montfort-l’Amaury (à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Paris). Cette maison, il la remania de fond en comble, jusqu’à en faire le reflet de son âme. De lourds meubles de famille l’ancraient dans la tradition bourgeoise du siècle passé, et le portrait de Mme Ravel fut posté au-dessus de piano, comme si elle restait l’éternelle inspiratrice. Mais sur cette base l’imagination put s’envoler, toujours cadrée par un ordre minutieux. Ravel recréa un Orient fantasmatique et une Antiquité rêvée, juxtaposa rares estampes japonaises et chinoiseries à deux sous sur lesquels il s’amusait de voir ses visiteurs s’extasier. Il s’entoura dans sa chambre de livres d’images, d’animaux, de jeux de patience et de jouets mécaniques. Si l’on ajoute le jardin – minuscule, mais arrangé de façon à s’envelopper de mystère et à donner l’impression de glisser jusqu’à la forêt de Rambouillet – voici le parfait miroir du monde extraordinaire de L’Enfant et les Sortilèges, dont la composition occupa une bonne part de son temps à Montfort. Dans ce monde, Ravel put traduire ses émotions – notamment sa solitude brûlante d’orphelin – derrière un arsenal de paravents : enfance, humour, fantaisie, exotisme. Autant de masques à une sensibilité trop aiguë qui font aussi tout le sel de L’Heure espagnole.
Maurice Ravel à Colette, mars 1925
Malgré l’état désastreux du matériel, on est arrivé à débrouiller la partition, grâce à un orchestre supérieur et à un chef vraiment extraordinaire. On répète ce soir à l’italienne ; la première est fixée au 21. L’orchestre, les chœurs, les solistes, les garçons de salle, j’allais oublier Gunsbourg ! sont emballés : c’est de bon augure. Venez vite, votre appartement vous attend à l’Hôtel de Paris, où la nourriture est indigeste et soignée.
Colette Œuvres complètes Paris Le Fleuron Flammarion 1948-1946
La partition de L’Enfant et les Sortilèges est maintenant célèbre. Comment dire mon émotion au premier bondissement des tambourins qui accompagnent le cortège des pastoureaux ? L’éclat lunaire du jardin, le vol des libellules et des chauves-souris… « N’est-ce pas, c’est amusant ? » disait Ravel. Cependant un nœud de larmes me serrait la gorge : les Bêtes, avec un chuchotement pressé, syllabé à peine, se penchaient sur l’Enfant, réconciliées… Je n’avais pas prévu qu’une vague orchestrale, constellée de rossignols et de lucioles, soulèverait si haut mon œuvre modeste.
rené Léon à Diaghilev, 14 mars 1925
II ne s’agit pas de la réputation des Ballets russes, ni de Serge de Diaghilev, directeur des Ballets russes, ni de collaboration à apporter à tel ou tel auteur d’opéras, il s’agit simplement de mettre votre maître de ballet [n.d.l.r. le jeune George Balanchine, promis à un avenir glorieux] et votre troupe à la disposition de Monsieur le Directeur de l’Opéra, pour que celui-ci puisse mettre à exécution les opéras qu’il monte… Quant à votre lettre par laquelle vous m’informez que les partitions de piano relatives aux ballets que vous devez fournir dans les opéras, vous ont été remises trop tard, et que la musique de Ravel vous semble très compliquée, il est vraiment curieux que ces difficultés vous soient apparues quelques heures après un incident que vous auriez eu, paraît-il, avec Maurice Ravel, dans le hall de l’Hôtel de Paris et après lequel vous auriez déclaré, plusieurs témoins l’ont entendu : je ne ferai pas danser dans son opéra.
Raoul Gunsbourg à rené léon, 22 mars 1925
Vous êtes au courant des grandes difficultés qui m’ont été opposées lors des répétitions de l’œuvre de Ravel et qui n’ont été aplanies que temporairement car hier, au premier acte de cette œuvre, cinq danseurs et danseuses manquaient sur les dix qui devaient danser le petit ballet Louis XV. À mes observations courroucées, le régisseur Kremeneff m’a répondu de m’adresser à Diaghilev.
Lettre de Maurice Ravel à Victor de Sabata, écrite de l’Hôtel de Paris au lendemain de la création de L’Enfant et les Sortilèges
Mon cher ami,
Je ne vous l’ai pas assez dit durant les répétitions, ces terribles répétitions où nous devions tous faire les correcteurs, et durant lesquelles je ne souffrais pas moins que vous, je vous l’assure : je ne vous ai pas assez dit combien j’étais touché de la haute conscience artistique que vous, chef prodigieux, et votre orchestre de virtuoses avez apportée à la réalisation d’une œuvre aussi difficile.
Vous m’avez donné une des joies les plus complètes de ma carrière et je viens vous remercier tous, du fond du cœur, de mon succès d’hier soir.
Croyez, mon cher ami, à toute l’affection dévouée de votre
Maurice Ravel
Hôtel de Paris, Monte-Carlo, le 22 mars 1925
Lettre de Victor de Sabata à son frère Amedeo, peu avant la création de L’Enfant et les Sortilèges
Cher Amedeo,
Me voici avec les dernières nouvelles de L’Enfant… un peu en vrac. Je sais enfin dans quelle tonalité l’œuvre se termine ! Le dernier cahier de la partition est arrivé hier de Paris, alors que j’ai presque terminé les répétitions avec l'orchestre !
Époustouflant ! Le rideau tombe sur le dernier mot de l’Enfant : «Maman !» – scéniquement ce n’est pas facile pour nous, on dirait que Ravel l’a écrit exprès pour nous montrer à quel point il se fiche d’un «finale à effet», du moins dans le sens couramment admis. Et quelle page ! Émouvante ! Merveilleuse ! Ce chœur dans le plus pur style du madrigal, et pourtant si ravélien, qui à la reprise épouse les mesures initiales du premier tableau !
Tu entendras ça !
C’est tout. Excuse-moi. J’ai à faire. Je te laisse.
Ton Victor
Monte-Carlo, 1925